Par Eric V.
Huit Français sur dix le jugent mauvais président — record sous la Ve République. Mais haïr Macron, c'est encore lui prêter le pouvoir. En 1962, De Gaulle avait passé avec les Français un contrat implicite : vous élirez directement l'homme qui décide. Soixante ans plus tard, le peuple tient toujours sa part du contrat. L'autre part s'est évaporée. Mais le peuple est-il vraiment exempt de responsabilité ?
Il existe, accroché dans chacune des trente-cinq mille mairies de France, quelque part entre le buste de Marianne et le panneau des arrêtés municipaux, un objet auquel plus personne ne prête attention mais dont chacun connaît la fonction : le portrait officiel du président de la République. En 2019, des militants climatiques s'étaient mis en tête de le décrocher, mairie après mairie, procès après procès, pour signifier que l'homme du cadre avait déserté ses devoirs. Le geste se voulait subversif. Il était, à le bien regarder, profondément conservateur : décrocher le portrait, c'est croire encore que le pouvoir habite le cadre. Les décrocheurs, leurs juges et l'Élysée communiaient sans le savoir dans la même religion — celle qui veut qu'en France, le pouvoir ait un visage, une adresse, un locataire.
C'est cette religion que je voudrais examiner. Car elle a une date de naissance, un fondateur, et un texte sacré.
La haine comme dernier hommage
Les chiffres sont d'une brutalité hiératique : selon le baromètre Odoxa, huit Français sur dix jugent qu'Emmanuel Macron est un mauvais président — record absolu de la Ve République, confirmé mois après mois par les indices Ifop. On l'a hué sur les ronds-points, brûlé en effigie dans les cortèges, conspué sur les réseaux avec une constance qui force presque le respect. Aucun président français n'aura concentré sur sa personne une telle densité de détestation.
Or cette haine repose sur un présupposé que plus personne ne songe à vérifier : que l'homme détesté gouverne. Ses adversaires le peignent en autocrate — Jupiter, monarque républicain, hyperprésident. Ses derniers défenseurs le célèbrent en dernier rempart. Les deux camps, si opposés soient-ils, si sincères soient-ils, si bruyants soient-ils, s'accordent sur l'essentiel : le pouvoir est à l'Élysée. C'est précisément ce qui mérite examen. On ne hait avec cette intensité que ce qu'on croit tout-puissant. La haine est le dernier hommage que la France rend à un trône vide.
Mais pour comprendre pourquoi les Français croient si fort que le pouvoir habite l'Élysée, il faut remonter à l'acte de foi originel.
1962, ou le contrat léonin
Dès le discours de Bayeux, en 1946, De Gaulle avait posé le diagnostic et esquissé le remède : la France mourait du régime des partis — ces machines à négocier, à composer, à défaire les gouvernements en coulisse —, et il fallait qu'un chef de l'État placé au-dessus d'elles incarnât la continuité de la nation. En octobre 1962, sortant à peine de l'attentat du Petit-Clamart, il franchit le pas décisif : par référendum, et contre l'avis de presque tout ce que le pays comptait de juristes, de parlementaires et de notables — l'Assemblée renversa le gouvernement Pompidou, le président du Sénat cria à la forfaiture —, il fit approuver par le peuple l'élection du président de la République au suffrage universel direct.
Il faut mesurer ce que ce geste contenait de contrat implicite. Aux Français, De Gaulle proposait un marché d'une simplicité biblique : vous ne passerez plus par les partis, les couloirs, les combinaisons ; vous choisirez vous-mêmes, directement, l'homme qui décide — et cet homme, parce qu'il tiendra sa légitimité de vous seuls, décidera vraiment. La rencontre d'un homme et d'un peuple, disait la liturgie gaullienne. Le peuple a signé. Il a même signé deux fois : en 1962 pour le principe, en 1965 pour la première application. Et depuis soixante ans, il honore sa signature avec une fidélité touchante — il vote, il s'enflamme, il espère, il déteste, il recommence.
Or ce contrat s'est révélé, pour parler comme les juristes, léonin : une seule partie en supporte les charges, tandis que l'autre s'est discrètement défaite de ses obligations. Car pendant que le peuple continuait d'élire l'homme qui décide, l'objet de la décision s'évaporait clause après clause. La monnaie est partie à Maastricht en 1992 — approuvée, il est vrai (et c'est bien le paradoxe à la fois du peuple et du referendum), d'un cheveu. La norme est partie à Luxembourg. Le budget est parti sous surveillance. À chaque abandon, la cérémonie électorale, elle, gagnait en intensité dramatique : plus solennelle, plus coûteuse, plus hystérisée. Nous élisons toujours l'homme qui décide. Nous avons seulement cessé de vérifier ce qu'il reste à décider. Il y a loin, découvrent les Français, de la coupe aux lèvres — et le plus cruel est que la coupe est toujours tendue, tous les cinq ans, pleine de promesses.
L'illusion de 1962 n'est donc pas une erreur du peuple : c'est une clause du régime. La Ve République repose sur la croyance que l'élu décide. Retirez cette croyance, et il ne reste qu'une monarchie de représentation, un protocole sans sacrement. Voilà pourquoi la France s'accroche à sa haine présidentielle comme à son espérance présidentielle : les deux sont les dernières preuves qu'elle se donne que le contrat tient encore.
Trois auteurs permettent de comprendre ce qui s'est réellement passé derrière le rideau. Aucun n'est enseigné en France. Les trois éclairent la France mieux que tous les éditorialistes réunis.
Jouvenel : le Minotaure se nourrit de nos libérations
Le premier est français, et c'est peut-être pour cela qu'on ne le lit plus. En 1945, Bertrand de Jouvenel publie Du Pouvoir, écrit dans l'exil suisse pendant que l'Europe brûlait. Sa thèse traverse dix siècles d'histoire : le Pouvoir — qu'il appelle le Minotaure — croît continûment, quels que soient les régimes, les dynasties, les révolutions. Rois, empereurs, républiques : les masques changent, la bête grossit.
Mais le cœur du livre est ailleurs, dans un mécanisme que Jouvenel démonte avec une précision d'horloger : le Pouvoir grandit en s'alliant au peuple contre les autorités intermédiaires. Le roi s'appuie sur les communes pour briser les barons ; l'État moderne s'appuie sur l'individu pour briser les corps, les provinces, les églises, les familles. Chaque « libération » d'une tutelle locale livre l'individu, désormais seul, à la tutelle centrale. Et Jouvenel d'ajouter l'observation qui concerne directement 1962 : la démocratie, loin de freiner le Minotaure, l'a nourri comme aucun régime avant elle — car un pouvoir que le peuple croit être le sien ne rencontre plus aucune méfiance. On surveillait le roi parce qu'il était un autre ; on ne surveille pas ce qu'on croit être soi-même. L'élection directe du président est, en termes jouvenéliens, un chef-d'œuvre : elle a donné au Minotaure ce que huit siècles de monarchie sacrée n'avaient jamais obtenu — le consentement enthousiaste, renouvelé, festif, de chaque Français à la centralisation de tout.
Le roi était visible, responsable, saisissable — on savait où il dormait, ce qu'il coûtait, et l'Histoire a montré qu'on pouvait le décapiter. Le Minotaure moderne est diffus, procédural, insaisissable. Il n'a pas de cou.
De Jasay : l'État n'est pas un instrument, c'est une firme
Le deuxième est un Hongrois passé par Oxford et retiré en France, à Paluel, en Normandie — l'un des esprits les plus rigoureux du libéralisme contemporain, et l'un des plus ignorés. Dans L'État (1985), Anthony de Jasay commet le geste théorique que toute la science politique s'interdit : il cesse de considérer l'État comme un instrument — que le peuple, les élus ou les élites manieraient — pour le considérer comme un acteur, qui poursuit ses propres fins comme une firme poursuit les siennes. Que veut cette firme ? Maximiser son pouvoir discrétionnaire : la part des ressources et des décisions qui dépend d'elle.
De ce renversement découle une conséquence que chaque électeur français devrait méditer : il est indifférent de savoir qui dirige l'État, comme il est relativement indifférent de savoir qui dirige une firme dont la stratégie est dictée par sa structure. Les gouvernements passent, dit de Jasay, et chacun, quelle que soit sa couleur, laisse l'État plus gros qu'il ne l'a trouvé — parce que gouverner, c'est acheter du consentement, et qu'on achète le consentement avec des droits, des subventions, des protections, des postes, qu'aucun successeur n'osera reprendre. La machine à redistribuer tourne, prélève, reverse, brasse — et à chaque tour de roue, elle accroît le nombre de ceux qui dépendent d'elle et diminue le nombre de ceux qui peuvent s'en passer. L'alternance n'est pas un contre-pouvoir : c'est le régime de rotation des équipes d'entretien.
Appliquez la grille au cas français : depuis 1962, la dépense publique est passée d'environ un tiers à 57 % du PIB, sous des présidents gaullistes, giscardiens, socialistes, chiraquiens, macroniens. Sept visages au sommet, une seule courbe. Faut dire que la courbe, elle, ne se présente pas aux élections.
Hoppe : le locataire et le propriétaire
Le troisième est allemand, disciple hérétique de l'école autrichienne, et sa thèse la plus célèbre a le mauvais goût d'être inconfortable pour tout le monde. Dans Democracy: The God That Failed (2001), Hans-Hermann Hoppe compare le monarque héréditaire et le dirigeant démocratique non pas en moraliste, mais en économiste des incitations. Le monarque, dit-il, est propriétaire de son royaume : il peut en consommer les revenus, mais il veille au capital, car il le transmettra à son fils. Son horizon est long, sa préférence temporelle est basse. Le dirigeant élu, lui, est locataire : il dispose du bien pour un bail de quatre ou cinq ans, sans en posséder le fonds. Toute la logique de sa situation le pousse à consommer le capital pendant qu'il y a accès — à promettre, dépenser, emprunter — et à laisser la facture au locataire suivant, c'est-à-dire, en réalité, aux générations qui ne votent pas encore.
Hoppe en tire le paradoxe final, qui prolonge Jouvenel : la démocratie n'a pas aboli le pouvoir absolu, elle l'a rendu irresponsable en le privant de propriétaire. On pouvait demander des comptes au roi — il était solvable sur son domaine, sur sa dynastie, sur sa tête. À qui demander compte des 3 536 milliards ? À l'élu qui les a empruntés et qui a rendu les clés ? À celui d'avant ? La dette publique française n'est pas un accident de gestion : c'est le comportement rationnel d'une succession de locataires auxquels le contrat de 1962 a remis un bien dont personne ne répond. Un monarque possédait son royaume et devait le transmettre ; un président loue le sien pour cinq ans, et rend les clés sans état des lieux.
Relisez maintenant La Boétie à la lumière de ces trois lampes. Le Discours de la servitude volontaire enseignait qu'il suffit de cesser de servir pour être libre. Mais cesser de servir qui ? Au XVIe siècle, le tyran avait un nom. Jouvenel montre qu'il est devenu un processus, de Jasay qu'il est devenu une firme, Hoppe qu'il n'a même plus de propriétaire. Nous haïssons un homme, et nous servons une machine.
Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas
Reste à dresser l'inventaire, à la manière de Bastiat : ce qu'on voit, et ce qu'on ne voit pas.
Ce qu'on voit : un président constitutionnellement surpuissant. La dissolution, la nomination, l'article 16, le feu nucléaire. Sur le papier, l'exécutif le plus concentré des démocraties occidentales.
Ce qu'on ne voit pas : l'inventaire de ce qui lui échappe. La monnaie est à Francfort, dans les coffres de la Banque centrale européenne. Le droit se fabrique à Luxembourg et se censure à Strasbourg — la CJUE et la CEDH disposent du dernier mot sur la loi française sans que nul ne dispose du dernier mot sur elles. Le budget s'écrit sous la surveillance des créanciers. La majorité parlementaire s'est évaporée dans la dissolution du 9 juin 2024. Restent les textes, qu'écrit la haute administration ; les décrets, que tient le Conseil d'État ; la maison, que garde Bercy pendant que les ministres passent comme des saisons.
Et le spectacle est bien réglé : plus le pouvoir réel se retire de l'Élysée, plus la mise en scène présidentielle s'intensifie. Les sommets, les allocutions, les vœux, les poignées de main — la liturgie prospère à mesure que le sacrement se vide. Je suppose que c'est même une loi générale : le cérémonial croît en proportion inverse de la souveraineté.

Une très vieille passion française
Ce n'est pas nouveau. C'est même très français. Ce pays a sacré ses rois à Reims pendant huit siècles, plébiscité deux Bonaparte, appelé un général à deux reprises, et quand il a voulu se défaire du pouvoir, il n'a rien trouvé de mieux que de couper la tête de l'homme qui le portait — comme si le pouvoir mourait avec son porteur. Tocqueville avait vu que la Révolution n'avait pas détruit la centralisation : elle l'avait héritée, épurée, perfectionnée. La France change d'idole avec l'ardeur d'un mouton qui change de pré ; elle ne change pas de clôture.
Et lorsque le peuple, une fois, a visé la clôture plutôt que l'idole, on a vu ce qu'il en advint. Le 29 mai 2005, par référendum, près de 55 % des Français rejetaient la constitution européenne. Trois ans plus tard, le traité de Lisbonne, copie conforme à quelques virgules près, passait par la voie parlementaire. Mesurez l'ironie à l'aune de 1962 : le référendum, instrument par lequel De Gaulle avait scellé le contrat avec le peuple par-dessus les notables, est précisément l'instrument que ses successeurs ont rangé au grenier le jour où le peuple s'en est servi contre la machine. La leçon fut comprise de tous, dans les deux sens : le pouvoir apprit qu'il pouvait se passer du peuple, et le peuple apprit qu'on ne lui demanderait plus rien. Nous avons gardé le rituel du régicide. Nous avons seulement perdu l'adresse du roi.
Pendant ce temps
Pendant que la France entière se dispute sur un homme, la dette publique a franchi au premier trimestre 2026 le seuil des 3 536 milliards d'euros, soit 117,5 % du PIB, après 115,6 % fin 2025. La charge d'intérêts est en passe de devenir le premier poste budgétaire de l'État, devant l'école. Hoppe n'aurait pas eu besoin d'autre pièce à conviction : voilà ce que produisent soixante ans de locataires successifs d'un bien sans propriétaire. Un État qui emprunte pour payer les intérêts de ses emprunts n'est souverain que dans les limites de la patience de ses prêteurs. Cette tutelle-là n'a pas de portrait dans les mairies.
Dernier mot
Il serait facile de conclure ici par l'appel habituel au retrait du consentement, et de renvoyer le lecteur chez lui confirmé dans sa colère. Mais l'honnêteté oblige à retourner une dernière fois le contrat de 1962, pour y lire la clause que personne ne veut voir : le peuple n'en est pas seulement la victime. Il en est le cocontractant consentant et, pour une part qu'il faut oser dire, le bénéficiaire. La firme de de Jasay achète la paix sociale — mais encore faut-il que quelqu'un la vende. Chaque protection, chaque subvention, chaque statut, chaque « droit à » est un morceau de souveraineté individuelle cédé contre une rente de tranquillité. Le pain et les jeux ne sont pas un vol : c'est un marché.
Tocqueville avait décrit ce marché avec cent cinquante ans d'avance : un pouvoir immense et tutélaire, qui pourvoit à la sécurité de ses administrés, facilite leurs plaisirs, conduit leurs affaires — et qui ne demande en échange qu'une chose, qu'ils ne songent qu'à jouir. Un despotisme doux, qui ne brise pas les volontés : il les amollit. Le mot juste est cruel, et il faut l'écrire : avachissement. Se plaindre est devenu notre posture nationale parce que c'est la seule qui ne coûte rien — elle laisse la rente intacte, la responsabilité au voisin, et procure par surcroît la volupté morale de la victime. La plainte est le confort de ceux qui ont renoncé à l'effort.
Car il faut dire le prix, précisément, de la feuille de route. Retirer son consentement à la machine, ce n'est pas un geste : c'est une facture. Cela signifie renoncer aux déficits, donc réformer l'État-providence, donc renoncer pour soi-même — pas pour le voisin — à telle protection, telle rente, tel guichet. Cela signifie reprendre les rênes de son propre destin : épargner au lieu de réclamer, s'assurer au lieu d'exiger, entreprendre au lieu de pétitionner, et accepter le risque — celui d'échouer, de tomber, de se relever seul — comme le prix normal d'une vie d'homme libre. Bref, être cohérent avec soi-même : cesser de se plaindre pour affronter la vie. Aucune élection ne peut faire cela à notre place. C'est une ascèse, pas un programme.
Mais un peuple avachi en est-il capable ? Je me garderai de répondre par l'optimisme de commande. L'histoire suggère que les peuples se redressent rarement par lucidité, presque toujours par nécessité — et la nécessité approche : si nous ne déchirons pas nous-mêmes le contrat léonin, nos créanciers s'en chargeront, à leurs conditions et à leur calendrier. La seule inconnue est de savoir qui tiendra la plume. En 2027, la France élira un nouveau visage, et les mairies accrocheront un nouveau portrait. La question qui mérite d'être posée d'ici là n'est plus de savoir qui sera dans le cadre, ni même si le cadre contient quelque chose. C'est de savoir si, au pied du mur, nous préférerons encore la tutelle qui nous étouffe à la liberté qui nous exige.
