Par Eric Verhaeghe
Un sommet guerrier lundi, un défilé européen mardi : Paris a joué la guerre deux jours de suite, en pleine paix pour elle. Derrière la « coalition des volontaires », moins une stratégie qu'un symptôme — le besoin très girardien d'une bourgeoisie sans épreuve de s'inventer le destin héroïque qui lui manque. Et les Gaulois, eux, regardent.
Il entre, dans cette expression de « coalition des volontaires » que la diplomatie française manie depuis dix-huit mois avec la gourmandise d'un enfant à qui l'on aurait confié un sabre, deux mots qui appartiennent l'un et l'autre à notre roman national — et qui y figurent, si j'ose dire, à des chapitres opposés. Les volontaires, ce sont ceux de l'an II, Valmy, la patrie en danger : le mot est à la gloire. Les coalitions, en revanche, c'est ce que la France de Bonaparte a passé quinze ans à briser avant d'en être brisée — il en fallut sept. Que la France de 2026 se retrouve à présider une coalition, voilà une ironie onomastique que personne, hier soir, dans les salons de l'Élysée, ne semblait goûter.
Car c'était hier, lundi 13 juillet, veille de fête nationale : trente-cinq pays réunis à Paris pour préparer « le jour d'après » en Ukraine, seize Rafale commandés par Kiev, une nouvelle coalition antibalistique, et ce matin, dans la foulée, le défilé du 14 juillet placé sous le thème du « réveil stratégique de l'Europe ». Deux jours de dramaturgie martiale consécutifs, réglés comme une générale et sa première. La question qui fâche n'est pas de savoir si la pièce est utile. C'est de savoir pourquoi le premier rôle y tient tant.
Ce qui existe, et ce qui se joue
Soyons équitables, car le dossier n'est pas vide. La coalition, lancée avec Londres en février 2025, a produit du réel : une déclaration de Paris sur les garanties de sécurité, un mécanisme de vérification d'un futur cessez-le-feu, l'ossature d'une force multinationale de réassurance — volet terrestre sous cadre britannique, coordination aérienne française, surveillance de la mer Noire confiée aux Turcs. La France y promet deux brigades, environ dix mille hommes dont la moitié de chez nous. On peut contester, vilipender, mais pas dire que ce n'est absolument rien...
Mais regardons la grammaire de l'affaire, car c'est elle qui trahit. Une force pour le jour d'après un cessez-le-feu qui n'existe pas. De futurs « exercices » conjoints. Une dissuasion « avancée » qui ne partage rien. Une première ligne de défense qui, de l'aveu même du président, « est et restera » ukrainienne — c'est-à-dire tenue par d'autres. Tout, dans cette syntaxe, est au futur, au conditionnel, au conjuratoire ; rien n'est à l'indicatif présent, le seul temps où l'on meurt. La Pologne et l'Italie, qui savent compter, ont d'ailleurs décliné l'envoi de troupes au sol. Le chef de guerre préside des séminaires sur la guerre. La nuance a son importance : Clemenceau visitait les tranchées, il n'organisait pas de colloques sur les tranchées éventuelles.
Le détour par Girard : Emma Bovary à l'état-major
Pour comprendre ce qui se joue là, le meilleur guide n'est ni Clausewitz ni Aron, mais René Girard — et derrière lui Flaubert. Dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), Girard établit que nous ne désirons presque jamais par nous-mêmes : nous désirons ce que désigne un modèle. Le mensonge romantique consiste à croire son désir spontané, autonome, jailli du fond de soi ; la vérité romanesque, que les grands romans dévoilent, c'est le triangle — moi, l'objet, et le médiateur dont je copie le désir. Emma Bovary ne désire pas les amants et le luxe : elle désire la vie des héroïnes de ses lectures. Jules de Gaultier a donné un nom à cette maladie : le bovarysme, « la faculté départie à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est ».
Appliquons, avec la précision d'un exercice de version. Voici une génération de dirigeants — la nôtre — qui n'a connu ni la guerre, ni l'Occupation, ni l'Algérie, ni même le service militaire pour les plus jeunes ; formée dans les classes préparatoires, les grands corps et les banques d'affaires, c'est-à-dire dans des mondes où le risque suprême est une mauvaise notation. Cette génération a hérité des palais, des protocoles, des photographies : de Gaulle en uniforme, Churchill dans les ruines, Clemenceau dans la boue de 1917. L'objet du désir n'est pas la victoire — il faudrait une guerre — mais la stature : être vu comme eux, photographié comme eux, mémorialisé comme eux. C'est un désir de reflet, pas un désir d'épreuve. Don Quichotte avait pris pour modèle Amadis de Gaule ; le nôtre aussi.
Le mot de « petit bourgeois », qu'on me pardonnera d'employer, n'est pas ici une injure mais une catégorie : est petit-bourgeois, en ce sens, non celui qui manque d'argent, mais celui qui veut le prestige de l'héroïsme sans en payer le prix d'entrée — la mort possible. La rodomontade est à la bravoure ce que le bovarysme est à la vie : une consommation d'images. Et notre époque, qui a remplacé l'épreuve par la communication, offre au bovarysme stratégique des moyens qu'Emma n'avait pas : des sommets, des défilés, des plateaux, huit pays en « dialogue » nucléaire, trente-cinq drapeaux en fond d'écran.
Le héros veut vaincre ; le bovaryste veut être vu vainqueur. Toute la différence tient dans le regard d'autrui.
L'âme bonapartiste, notre revenant
Faut dire que la France a une longue habitude de ce revenant. L'âme bonapartiste — ce mélange de verticalité, de plébiscite et de gloire promise — resurgit chez nous à intervalles réguliers, et presque toujours chez des hommes qui n'étaient pas à la hauteur du costume. Napoléon III jurait que « l'Empire, c'est la paix », et finit à Sedan. Le général Boulanger, porté par les foules qui voyaient en lui la Revanche, recula au moment décisif et finit sur une tombe de Bruxelles — « mort comme il avait vécu : en sous-lieutenant », dit-on que Clemenceau ricana. À chaque génération, le pays produit un candidat au rôle, et le mécanisme est toujours girardien : c'est dans les périodes où la France doute le plus de sa puissance réelle que le désir de la puissance représentée devient le plus vif. On ne se rêve César qu'aux heures où l'on se sait Gaulois.
Gaulois : le mot est lâché, et c'est le président lui-même qui l'avait offert, à Copenhague en 2018, moquant ces « Gaulois réfractaires au changement ». Il avait raison — mais pas comme il croyait. Relisez ce que César et Tacite disent des Gaules romanisées : un peuple brave et querelleur, qui s'est laissé apprivoiser non par le glaive mais par le confort — les thermes, le vin, le droit, les jeux. Tacite a cette phrase terrible à propos des Bretons, qui vaut pour toute province heureuse : ils appelaient civilisation ce qui était une pièce de leur servitude. Les Français de 2026 sont exactement cela : un peuple de jouisseurs, panem et circenses, qui s'accommode de n'importe quel maître pourvu qu'il soit tolérant envers ses écarts — les ronds-points un hiver, les terrasses tout l'été. Ce peuple-là regardera le spectacle du chef de guerre comme il regarde le défilé : en connaisseur, avec cette espèce de fierté de coq qui chante haut les deux pattes dans son fumier. Les sondeurs viennent du reste de le mesurer avec une précision d'orfèvre : selon l'étude Ipsos bva publiée pour ce 14 juillet, 90 % des Français ont une image positive de leurs armées, 80 % tiennent le défilé pour un symbole important de l'identité nationale, 78 % s'y sentent fiers d'être Français — et 42 % désapprouvent pourtant le choix d'y honorer cette année l'Ukraine et la coopération européenne. Tout le pays tient dans cet écart : la fierté fait l'unanimité tant qu'elle reste un spectacle, et se fissure dès qu'on lui assigne un objet, aussi contestable qu'il soit. On aime l'armée comme on aime le patrimoine — classée, entretenue, visitée une fois l'an. Mais il ne suivra pas. Il ne meurt plus pour des idées, encore moins pour des postures ; il n'enfante même plus pour lui-même. Le projet impérial macronien n'a pas d'avenir, non parce que l'Europe le refusera, mais parce que la Gaule ne fournira ni les hommes, ni l'argent, ni la foi.
Le bovarysme du prince suppose un peuple qui lise le même roman. Le nôtre a reposé le livre.
Pendant ce temps
Pendant que Paris préside, Berlin paie. Le budget militaire allemand atteint 108 milliards d'euros en 2026, contre 57 pour la France ; la trajectoire donne 184 milliards contre 76 en 2030, et Friedrich Merz annonce tranquillement que la Bundeswehr sera la première armée d'Europe. L'Allemagne ne se raconte pas de vie de chef de guerre ; elle aligne des chiffres, sans sommet ni théâtre, avec cette application de temps gris qui est sa manière. L'histoire jugera peut-être que pendant que la France présidait la coalition, l'Allemagne la constituait.
Dernier mot
Une société libre n'a pas besoin que son président se rêve héros ; elle a besoin qu'il rende des comptes. Le courage politique, en 2026, n'a rien de photogénique : c'est dire la vérité des coûts, cesser d'emprunter la gloire comme on emprunte le reste, laisser les Français reprendre — pièce par pièce, comme on l'écrivait ce matin — la charge de leur propre destin au lieu de le sous-traiter à un imaginaire élyséen. La vérité romanesque, chez Girard, arrive toujours de la même façon : le héros du mensonge finit par reconnaître son médiateur, renonce au modèle, et devient enfin — tardivement, humblement — lui-même. C'est le dernier chapitre de tous les grands romans.
Je ne sais pas si les nations connaissent ce genre de conversion. Mais je remarque qu'Emma, elle, ne l'a pas connue — et l'on se souvient de comment finit le livre.