Par Thibault de Varenne
Seize millions de Français devant le quart de finale, des écrans géants de Paris à La Réunion, et ce soir l'Espagne à Dallas. Une équipe née pour l'essentiel de l'immigration africaine et antillaise soulève une adhésion que personne n'a décrétée. Trente ans après le mythe « black-blanc-beur », ce que cette ferveur dit — et ne dit pas — de notre roman national.
La France aura connu ce 14 juillet deux liturgies. Le matin, les armes ont descendu les Champs-Élysées selon le rite. Le soir, le pays entier s'assiéra devant un écran pour regarder onze hommes en bleu affronter l'Espagne, à Dallas, en demi-finale de la Coupe du monde. On sait déjà laquelle des deux cérémonies rassemblera. Plus de seize millions de Français ont regardé le quart de finale contre le Maroc — près de trois téléspectateurs sur quatre à cette heure-là — et des écrans géants se dressent ce soir de Paris à la Loire-Atlantique et jusqu'à La Réunion. Un pays qui ne s'assemble plus pour rien s'assemblera pour cela. Le fait mérite mieux que l'enthousiasme convenu ou le ricanement.
Il faut d'abord dire ce que chacun voit et que presque personne ne sait dire calmement. Les vingt-six de Didier Deschamps sont, en majorité, des fils de l'immigration africaine, maghrébine ou antillaise. Le capitaine a grandi à Bondy ; Saliba y est né ; Zaïre-Emery vient de Montreuil, Akliouche de Tremblay-en-France ; Konaté et Kanté sont nés à Paris de parents maliens ; Thuram porte le nom d'un père qui fut de l'épopée de 1998. L'Île-de-France, et singulièrement la Seine-Saint-Denis, est devenue le premier vivier de footballeurs professionnels au monde. Voilà le premier fait. Voici le second : l'adhésion populaire à cette équipe est massive, transversale, sans réserve mesurable. Elle prend les villes et les sous-préfectures, les tours et les clochers. Personne ne l'a décrétée.
Depuis trente ans pourtant, ce onze sert d'écran à toutes nos querelles. En 1996, Jean-Marie Le Pen jugeait l'équipe « artificielle » et lui reprochait de ne pas chanter La Marseillaise. En 1998, la victoire fut aussitôt convertie en doctrine d'État : la France « black-blanc-beur », réconciliée par décret médiatique un soir de juillet — un mythe dont on proclama la mort à chaque contre-performance. Trois ans plus tard, La Marseillaise était sifflée au Stade de France, et le premier France-Algérie de l'histoire s'arrêtait avant son terme. En 2005, Alain Finkielkraut confiait au quotidien israélien Haaretz que l'équipe « black-black-black » faisait « ricaner toute l'Europe ». Vinrent la grève de Knysna en 2010, puis l'affaire des quotas en 2011 — des cadres de la Fédération surpris à discuter d'un plafonnement discret des binationaux dans les centres de formation. En 2018 enfin, l'humoriste Trevor Noah célébrait la victoire de « l'Afrique », et notre ambassadeur à Washington lui répondait gravement que la France ne connaît ni race ni origine. On voudrait que cette équipe démontre quelque chose ; on s'y emploie ; on y consacre des tribunes entières. Mais une équipe de football ne démontre rien. Elle révèle.
Car les deux récits rivaux qui se disputent ces joueurs sont également faux. Le récit officiel d'abord, qui fait de chaque étoile cousue sur le maillot une preuve que « l'intégration marche ». Onze réussites foudroyantes, élues par la plus brutale des méritocraties — celle des centres de formation, qui retient un adolescent sur des milliers et rend les autres à leur cité —, ne disent rien des politiques publiques, de l'école, de l'emploi, du logement. Tirer argument de Mbappé pour solder le bilan de trente ans d'aménagement du territoire, c'est une escroquerie intellectuelle que les habitants de Bondy sont les premiers à percer. Le récit inverse ensuite, qui insinue que cette équipe ne serait pas vraiment la France, qu'elle la représenterait par accident ou par usurpation. À celui-là, le peuple a déjà répondu, et sa réponse est la seule donnée robuste de tout ce débat : personne, dans les fan zones, ne fait l'appel des origines quand Mbappé accélère. Le pays réel reconnaît les siens plus vite que ses doctrinaires.
Renan définissait la nation comme un plébiscite de tous les jours. Chaque soir de match est ce plébiscite à ciel ouvert : des millions de Français de toutes souches regardent ces fils d'immigrés porter le coq, et ne voient que la France. L'incorporation nationale par le maillot n'est pas une fiction de communicant ; elle est peut-être la dernière qui fonctionne à cette échelle.
On m'objectera que la ferveur de juillet ne fonde rien. Que 1998 n'a rien guéri, puisque trois ans suffirent pour que l'hymne fût sifflé. Et l'objection dispose désormais d'un visage : Ayyoub Bouaddi, né en France, formé par le football français, décrit comme la plus grande promesse de sa génération à son poste, qui a choisi de jouer pour le Maroc — comme six des joueurs que la France a affrontés à Boston jeudi dernier, tous nés sur notre sol. L'appartenance qui se recevait jadis en héritage se choisit désormais sur dossier, comme un club. Une nation qu'on peut décliner n'est plus tout à fait une évidence ; elle est une offre. L'objection est sérieuse. Elle est même le fond du sujet.
Car le diagnostic ne porte pas sur ces joueurs, qui font leur part et au-delà — l'hymne chanté, le drapeau embrassé, l'excellence offerte. Il porte sur ce que la nation leur donne à rejoindre. Si le stade est devenu le dernier lieu où le mot « nous » se prononce sans guillemets ni précaution, c'est que les autres lieux se sont tus : l'école, qui n'ose plus transmettre un récit qu'elle passe son temps à instruire en procès ; l'Église, dont les cloches sonnent sur des nefs vides ; l'armée, que la professionnalisation a retirée de la vie des familles. Le roman national ne s'est pas dissous dans la diversité des visages — les visages, eux, demandent plutôt à y entrer. Il s'est éteint dans les institutions chargées de le raconter. La ferveur des soirs de match n'est pas le symptôme d'un oubli ; c'est une soif. Un peuple qui hurle de joie pour un but de Zaïre-Emery ne célèbre pas la « diversité », mot de préfecture : il éprouve, deux heures durant, la communion que plus rien d'autre ne lui offre.
Ce soir donc, Dallas. Peut-être dimanche, la finale à New York ; peut-être un million de personnes sur les Champs-Élysées, comme en 1998, comme en 2018. La question de savoir si ces hommes sont français est réglée — le peuple la tranche chaque soir de match, à main levée, par millions. Le stade a montré que le désir de nation est intact ; il ne peut pas, à lui seul, tenir lieu de nation. Reste donc la question que la fête recouvre et que lundi matin posera de nouveau, quand les drapeaux seront rentrés : qui racontera la France à leurs petits frères — ceux de Bondy, de Montreuil, de Tremblay, ceux que nul centre de formation ne viendra jamais chercher ?