Par Thibault de Varenne
En 1791, un pape juge la Déclaration des droits de l'homme « monstrueuse ». En 1832, un autre y voit un « délire ». En 1864, le Syllabus condamne la réconciliation avec la « civilisation moderne ». Pendant combien de temps Rome a-t-elle tenu les droits de l'homme pour l'œuvre du diable — et quel jour, exactement, a-t-elle cessé ? Thibault de Varenne rouvre le dossier.
En 1791, un pape lut la Déclaration des droits de l'homme, et il la jugea monstrueuse. Le mot est de lui. Dans le bref Quod aliquantum du 10 mars 1791, Pie VI qualifie la liberté de conscience de « droit monstrueux », et range l'égalité et la liberté proclamées à Paris parmi les « chimères » qui « étouffent complètement la raison ». Deux ans plus tard, la France guillotinait son roi ; Rome, elle, tenait déjà la Révolution pour une apostasie.
Ce n'était pas un emportement passager. Un demi-siècle plus tard, Grégoire XVI reprend le dossier. Dans Mirari vos (1832), il nomme la liberté de conscience un deliramentum — un délire — et condamne ceux qui, autour de l'abbé de Lamennais, rêvaient de réconcilier l'Église et les libertés modernes. Puis vient le coup le plus dur. En 1864, le Syllabus de Pie IX condamne, en sa proposition quatre-vingtième, l'idée même que « le Pontife romain puisse et doive se réconcilier avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ». La messe, si l'on peut dire, était dite.
De quoi accréditer la légende que l'on nous sert depuis : l'Église aurait tenu les droits de l'homme pour une œuvre du diable, obstinément, bêtement, jusqu'à céder tard et à contrecœur sous la pression du siècle. Les mots sont là ; les dates aussi.



Alors posons la question franchement, puisqu'elle est légitime. Pendant combien de temps Rome a-t-elle vu Lucifer dans la Déclaration ? Et quel jour, exactement, a-t-elle cessé ? Les archives — c'est-à-dire les encycliques elles-mêmes, qu'on peut lire en ligne — racontent une histoire plus étrange que celle des anticléricaux comme celle des apologistes.


