Par Eric V.
Xavier Bertrand le défend. Jean-Luc Mélenchon le défend. Le Rassemblement national ne veut plus en sortir, seulement en surveiller la porte. Mais la vraie question n'est pas ce que le modèle social français nous a fait — c'est ce que nous avons préféré devenir pour n'avoir plus à nous tenir debout.
Il existe des documents administratifs si ordinaires, si attendus, si parfaitement intégrés au mobilier de nos vies qu'on ne songe jamais à les regarder pour ce qu'ils sont, et le relevé de carrière est de ceux-là. On le reçoit vers la cinquantaine. On l'ouvre le soir, à la table de la cuisine, avec un sérieux qu'on ne met plus à grand-chose. Et l'on y trouve sa propre vie découpée en trimestres, alignée en colonnes, arrêtée à une date.
Ce papier ne dit pas seulement ce qu'on a gagné. Il dit ce qu'on est : régime général, ou fonction publique, ou régime spécial, ou indépendant, ou l'un de ces hybrides que trente ans d'existence irrégulière fabriquent. Il dit à quel guichet on relève, et donc à quel guichet on ne relève pas. Il assigne. On le range dans une chemise, et on n'y pense plus. On y pensera au moment de partir, et ce jour-là, on défendra ce qui est écrit dessus avec l'énergie d'un homme qui défend sa maison.
Faut dire qu'on aura eu raison. C'est là tout le problème.
Le seul point d'accord d'un pays qui ne s'accorde sur rien
Prenez les positions telles qu'elles se donnent. À droite, Xavier Bertrand et la tradition qu'il revendique — le gaullisme social — tiennent la protection sociale pour un patrimoine national, une conquête à préserver contre le libéralisme anglo-saxon. À gauche, Jean-Luc Mélenchon annonce la censure du budget avant même de l'avoir lu, au nom des mêmes conquêtes menacées par les mêmes coupes. Et le Rassemblement national, qui a renoncé à la sortie de l'euro, ne propose plus de réduire le périmètre de la protection sociale : il propose d'en réserver l'accès. La préférence nationale est une querelle de guichet. Elle ne conteste pas le guichet ; elle en confirme la légitimité au moment même où elle en dispute la file d'attente.
Trois camps qui se détestent, trois camps qui ne se parlent plus, trois camps qui s'accordent sans y penser sur l'essentiel : que l'homme n'est libre que protégé, et que le protecteur est l'État. Le désaccord porte sur le personnel du dispositif, jamais sur sa fonction.
D'où la question qui donne son titre à cet article. Si la politique qui oppose le peuple à ceux qui le gouvernent — le mot de populisme est laid, gardons la description — ne remet en cause ni l'architecture, ni le périmètre, ni la logique de la protection sociale, mais seulement ceux qui en tiennent les clés, alors elle ne menace pas les gouvernants. Elle garantit leur fonction en promettant d'en changer les titulaires.
Novembre 1881
Il faut aller à Berlin pour comprendre Paris. Le 17 novembre 1881, un message impérial rédigé par Bismarck et lu au Reichstag par Guillaume Ier annonce la création des trois grandes assurances sociales : maladie, accident, invalidité-vieillesse. Le texte est d'une franchise que notre époque n'ose plus. Il explique qu'on ne viendra pas à bout des désordres sociaux par la seule répression de la social-démocratie, et qu'il faut y ajouter la promotion positive du bien-être ouvrier. Traduction : on ne matera pas le mouvement ouvrier par la police seule, on le matera en le rattachant à l'État.
Les lois de 1883, 1884 et 1889 sont votées dans cet esprit, obligatoires, financées par cotisation. Elles fonctionnent. Elles soulagent des misères réelles — je tiens à le dire, parce qu'on ne comprend rien à leur puissance si l'on n'admet pas d'abord qu'elles ont sauvé des existences. Et elles atteignent leur but politique : elles font de l'ouvrier allemand un ayant droit de l'Empire.
Voilà la généalogie qu'on n'enseigne pas. L'assurance sociale obligatoire n'est pas née d'une revendication ouvrière victorieuse. Elle est née dans le cabinet d'un chancelier conservateur qui cherchait le moyen d'attacher une population à un État qu'elle contestait. Ce n'est pas un procès : c'est une date, un texte, un objectif écrit noir sur blanc.
Bertrand de Jouvenel a décrit le mécanisme sans le rapporter à Bismarck, et sa description vaut mieux que toutes les indignations. Dans son anatomie du Pouvoir, celui-ci ne croît jamais contre le peuple : il croît en s'alliant au peuple contre ce qui s'interpose entre lui et le peuple — corps intermédiaires, aristocraties locales, solidarités familiales, corporations. Chaque protection nouvelle offerte d'en haut dissout une protection ancienne tenue d'à côté. Le Pouvoir avance en libérant. C'est ce qui le rend irrésistible, et c'est ce qui le rend illisible pour ceux qui l'affrontent de face.
Le mouvement ne demande pas de conspirateurs. Il demande seulement des gens de bonne foi.
Ce que le système distribue, ce n'est pas de l'argent
On croit que la sécurité sociale redistribue. Elle fait quelque chose de plus profond : elle classe.
La sociologie comparée des États-providence — celle de Gøsta Esping-Andersen, qui n'est pas précisément un auteur libertarien, ce qui rend son constat commode — range la France dans le monde « conservateur-corporatiste », par opposition au monde libéral et au monde social-démocrate. La propriété caractéristique de ce monde-là n'est pas l'égalisation : c'est la préservation des différentiels de statut. Le système est bâti en régimes, en caisses, en catégories, en droits attachés à la position occupée. Il ne dissout pas la hiérarchie sociale : il l'enregistre, la stabilise, et la rend transmissible.

Regardez ce que cela produit. La France consacre à la protection sociale 31,9 % de son produit intérieur brut — près de cinq points au-dessus de la moyenne européenne. Un pays qui consacre à un dispositif un tiers de tout ce qu'il produit n'a pas une politique sociale : il a une constitution matérielle, plus contraignante que la formelle, et dont aucun scrutin ne discute jamais les articles.
« Mais nous avons cotisé »
Ici l'objection arrive, et il faut la prendre à son meilleur, parce qu'elle est bonne. Ce n'est pas du pain distribué à la plèbe romaine. Personne ne donne rien à personne. Ce sont des cotisations prélevées sur un salaire, un salaire différé, une part du travail de chacun mise de côté pour lui-même. La comparaison avec le panem et circenses tombe d'elle-même : on ne peut pas parler d'une aumône qui endort quand il s'agit d'un dû que l'on a soi-même financé.
L'objection est juste. Elle ne sauve rien. Elle aggrave.
Le pain de Rome était pris à l'Égypte ; le nôtre est pris sur nous-mêmes. Et c'est précisément ce qui produit l'attachement. On ne défend pas une aumône : on la subit, parfois on la méprise, on peut la refuser. Une créance, on la défend. Le système français n'a pas fait de nous des obligés, ce qui serait supportable et probablement instable. Il a fait de nous des créanciers.
Or le créancier a des propriétés politiques remarquables. Il ne fait pas sécession, puisqu'il attend d'être payé. Il ne conteste pas la solvabilité de son débiteur, puisqu'elle est sa seule chance. Il surveille les autres créanciers avec une attention qu'il n'accorde jamais au débiteur lui-même — et voilà toute la vie politique française résumée : nous passons notre temps à examiner qui, dans la file, est légitime à toucher, et jamais à examiner celui qui tient la caisse. La créance est le plus solide des liens de sujétion, parce qu'elle a la forme exacte d'un droit.
Elle a d'ailleurs cette élégance supplémentaire d'être une propriété dont on ne possède rien : ni le capital, ni le rendement, ni la sortie. Ce que vous avez versé n'existe plus ; ce qu'on vous versera dépend d'une loi de finances que vous n'écrirez pas. Vous détenez une créance dont le débiteur fixe seul le montant, la date et les conditions. J'imagine que si un assureur privé proposait ce contrat, nous aurions un mot pour le qualifier.
Ce qu'un dispositif ne peut pas faire tout seul
Il faut maintenant que je me retourne contre tout ce qui précède, car tout ce qui précède est confortable et, à ce titre, suspect.
J'ai décrit une machine. Un chancelier prussien, une anatomie du Pouvoir, une architecture corporatiste, une créance qui attache : de quoi refermer le papier avec le sentiment agréable d'avoir été fait ainsi. C'est la pente de toute critique de l'État, et c'est un mensonge. Aucun dispositif de cette taille ne tient par sa mécanique, même si, tardivement, est née une police de la créance qui traîne les récalcitrants devant les tribunaux. Le système tient parce qu'il nous convient, et il nous convient parce que nous avons cessé de vouloir autre chose.
C'est cela, l'avachissement. Non pas la misère, qui a du courage. Non pas l'oppression, qui a des adversaires. Mais le consentement tranquille à ne plus se tenir debout quand on le pourrait encore — une préférence intime, prise chaque matin, jamais formulée. Il s'installe comme un temps couvert dont on finit par ne plus remarquer qu'il ne se lève pas.
Renversons donc l'ordre des causes. La protection sociale n'a pas produit notre avachissement. Elle en est le produit progressif, puis le fixateur. Nous n'avons pas été rendus créanciers : nous avons préféré l'être. Parce que le créancier n'a rien à faire. Il attend. Il n'a ni à fonder, ni à risquer, ni à épargner, ni à transmettre, ni à se tromper devant témoins. La créance est le contraire exact de la vertu : elle dispense d'en avoir.
Cela vaut aussi, et surtout, pour ceux qui tiennent la caisse. Je ne crois pas que les gens qui administrent ce pays aient conçu le dispositif où nous vivons ; je crois qu'ils en sont le produit le plus achevé — l'ordre spontané de nos renoncements agrégés, une manière d'être qui se transmet dans les mêmes écoles et se reconnaît aux mêmes réflexes. Il n'y a pas de conjuration à débusquer. Il y a une lâcheté privée, la nôtre, qui s'est trouvée un débouché administratif. Le Pouvoir s'installe dans les mœurs avant les institutions ; les institutions ne font ensuite que le mettre au propre.
Et c'est ici que la politique de la colère se démasque toute seule. Celui qui dénonce la caste en exigeant qu'on le protège mieux n'est pas l'adversaire de ce qu'il dénonce : il en est l'expression la plus vive. Il a l'énergie de la révolte et la demande du protégé. Chez nous, la colère est devenue une manière de se reposer.



Pendant ce temps
Vendredi soir, Fitch a maintenu la note A+ de la France en indiquant, dans le même mouvement, ne pas croire au redressement des comptes publics : déficit projeté à 5,2 % du PIB cette année, 5,5 % l'an prochain. Le rendement de l'OAT à dix ans a touché 4,14 % le même jour, au plus haut depuis 2008.
Personne ne s'est disputé là-dessus. Nous nous disputerons cet automne sur le budget, avec passion, avec censures annoncées, avec motions et grands mots — et la querelle portera sur la répartition, jamais sur le taux auquel nous empruntons pour l'alimenter. Le créancier ne regarde pas la solvabilité de son débiteur. On l'a dit plus haut ; les marchés, eux, ne font que ça.
Dernier mot
Je ne conclus pas qu'il faudrait supprimer la protection sociale, et je me méfie de ceux qui le concluent trop vite. L'homme qui compte ses trimestres à la table de sa cuisine se conduit exactement comme il faut se conduire dans le système où on l'a placé ; l'infirmière qui défend sa grille et le retraité qui défend sa pension ne sont ni endormis ni achetés. Le mépris pour eux serait, de la part d'un journal comme celui-ci, la faute impardonnable — et ce serait de surcroît une erreur de raisonnement, car il n'y a pas d'un côté un peuple avachi et de l'autre des observateurs lucides. Il y a nous, tous, et une pente que nous descendons ensemble avec des vitesses différentes.
Ce que je conteste n'est donc pas la protection, mais sa forme : obligatoire, monopolistique, non possédée, non portable, non quittable. Une société libre ne priverait personne de sa sécurité ; elle lui en rendrait la propriété. Elle ferait de la créance un capital, du guichet un contrat, du statut un choix révocable. On peut discuter longuement de la manière — c'est un débat technique, difficile, où les libertariens pressés se déshonorent régulièrement. On ne peut pas discuter du fait qu'aucune des forces qui se disputent aujourd'hui la France ne pose seulement la question.
Mais je ne crois plus, à vrai dire, que la réforme vienne d'abord. C'est l'ordre inverse qui me paraît vrai, et il est plus exigeant : aucune loi ne rendra libre un peuple qui préfère être protégé, et aucun bulletin ne délivre d'une préférence. La liberté, ici, n'est pas un droit qu'on nous aurait retiré et qu'un scrutin restituerait. C'est une vertu, c'est-à-dire une chose qui se pratique ou s'abandonne, et qui se regagne chaque matin contre la pente. Le premier acte de sécession n'est pas un vote ni une loi de finances : c'est de cesser, en soi, de compter en trimestres.
Alors oui, la formule : "le populisme est la continuation de la caste par d'autres moyens" tient. La politique de la colère est bien la continuation par d'autres moyens de ce qu'elle dit combattre — non par duplicité, non par un pacte secret, mais parce qu'elle partage avec ce qu'elle combat la croyance qui fonde tout le reste, et que cette croyance nous arrange. Ce n'est pas une trahison. Ce serait plus rassurant si c'en était une, car on remplace des traîtres ; on ne remplace pas un consentement.
Le relevé de carrière est toujours dans la chemise. Ce n'est pas lui qui nous tient. Je me demande si nous en avons encore envie.



