Par Thibault de Varenne
L'Alliance atlantique a tenu son sommet les 7 et 8 juillet à Ankara. Un dîner de travail le mardi soir, une séance plénière unique le mercredi : le sommet le plus court que l'organisation ait connu depuis vingt ans au moins. La déclaration finale, elle, est la plus brève du dernier quart de siècle. Les budgets enflent, les textes maigrissent. Cette proportion inverse dit l'époque mieux qu'un traité : on écrit peu quand on ne sait plus très bien ce qu'on aurait à se dire.
Que reste-t-il dans un texte si court ? La Russie y est qualifiée de menace « de long terme » pour la communauté euro-atlantique. L'article 5 y est réaffirmé, assorti d'une « approche à 360 degrés » de la dissuasion — le jargon a cette commodité qu'il dispense de penser. Soixante-dix milliards d'euros sont promis à l'Ukraine pour 2026, « au moins l'équivalent » pour 2027. L'Iran est sommé de respecter la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz et de renoncer à l'arme nucléaire. Voilà pour les présences. Mais ce sont deux absences qui pèsent le plus lourd : l'adhésion de l'Ukraine à l'Alliance n'est pas mentionnée ; la date et le lieu du prochain sommet ne le sont pas davantage. Une organisation qui ne dit plus où elle se réunira l'an prochain est une famille qui ne sait plus où elle passera Noël. On peut y voir un détail de calendrier. On peut aussi y voir autre chose.
Arrêtons-nous sur les soixante-dix milliards. La presse russe relève que cette somme inclut les soixante milliards que l'Union européenne avait déjà promis à Kiev pour la même période : dix milliards de neuf, soixante de déjà dit. On additionne donc des promesses anciennes pour produire une annonce nouvelle. Personne ne le remarquera. Ajoutons les cinquante milliards de dollars de contrats militaires signés en marge du sommet, les cent trente-neuf milliards que les Européens et le Canada ont investis dans leur défense en 2025, et le tableau se complète : à en juger par ses factures, l'Alliance ne s'est jamais si bien portée. À en juger par son communiqué, elle n'a jamais eu si peu à se dire. Les Chinois, qui observent ces choses avec méthode, notaient la veille du sommet que les désaccords entre l'Amérique et l'Europe ne portent plus seulement sur les intérêts économiques, mais sur la géopolitique, les stratégies de sécurité et les valeurs. Quand Pékin se donne la peine de compter les fissures d'une maison, c'est qu'il envisage d'en racheter les pierres.
Le lieu fait l'événement
Mais le fait de la semaine n'est pas dans les chiffres. Il est dans le lieu. Pour la première fois depuis longtemps, le centre de gravité symbolique de l'Alliance atlantique s'est déplacé jusqu'au seuil de l'Asie, sur cette terre qui fut Byzance avant d'être la Sublime Porte. Ankara recevait ; Ankara a été servie. Le président turc a obtenu de son hôte américain ce que dix années de brouille ne laissaient plus espérer : une « nouvelle phase » de la coopération de défense entre les deux pays, selon ses propres mots, et un regard désormais « positif » de Washington sur le retour de la Turquie dans le programme F-35, dont elle avait été exclue pour avoir acheté des systèmes antiaériens russes. Le pays qui fut le mauvais élève de l'Alliance en est devenu l'arbitre. La presse russe, peu suspecte de tendresse atlantique, a résumé la trajectoire d'une formule : la Turquie est passée « d'enfant à problèmes à faiseur de rois ». C'est précisément parce que RT n'aime pas l'OTAN que son constat mérite d'être lu.
Or ce même pays qui accueillait le sommet atlantique s'est vu offrir le statut de « pays partenaire » des BRICS — son ministre du commerce l'a confirmé publiquement. Le président Erdoğan avait fait le voyage de Kazan, en octobre 2024, pour s'asseoir à la table du bloc ; il répète depuis que les BRICS ne sont « une alternative à aucune autre structure » — formule d'une prudence parfaite, qui n'exclut rien et ne promet rien. Sa diplomatie dit les choses plus crûment : si la voie européenne demeure fermée, d'autres plateformes seront considérées. Membre de l'OTAN depuis 1952, candidate perpétuelle à l'Union européenne, partenaire des BRICS, hôte des sommets des uns et convive des sommets des autres : la Turquie n'a pas choisi son camp. Elle a choisi de ne pas choisir, et d'être elle-même le lieu où les camps se rencontrent.
Qu'est-ce qu'une puissance du seuil ? Ce n'est pas une puissance neutre : la neutralité s'abstient, le seuil participe. Ce n'est pas davantage une puissance non alignée : le non-alignement refuse les blocs, le seuil les traverse, et vit de les traverser. Une puissance du seuil est un État qui tient la porte — qui la tient au sens plein du mot : il l'ouvre, il la ferme, il en fixe le péage. Les détroits, les gazoducs, les couloirs de céréales, les tables de négociation entre Kiev et Moscou : tout ce qui passe d'un monde à l'autre passe désormais par lui, et il prélève au passage sa part de puissance. Byzance vécut mille ans de cette rente de position — mille ans pendant lesquels les empires d'Orient et d'Occident durent passer par elle pour se combattre, commercer ou se marier. La convention de Montreux, qui remet depuis 1936 les Détroits à la garde turque, n'a fait que donner une forme juridique à ce que la géographie avait décidé bien avant les juristes. Il n'est pas indifférent que le seuil se trouve aujourd'hui exactement au même endroit. Les géographies ont plus de mémoire que les chancelleries, et plus de patience que les alliances.
Pendant ce temps, en mer Jaune
Pendant que l'Alliance dînait à Ankara, la mer Jaune travaillait. Le 6 juillet, la veille du sommet, la Chine et la Russie ont ouvert à Qingdao l'exercice naval Joint Sea-2026 : le croiseur Varyag, la corvette Rezky et le sous-marin Oufa côté russe ; les destroyers Anshan et Kaifeng, la frégate Wuhu et un sous-marin de classe Yuan côté chinois. Une semaine de manœuvres — reconnaissance conjointe, défense antiaérienne et antimissile, frappes maritimes — avec un accent particulier, notent les deux marines, sur les systèmes sans équipage, drones aériens et navals. À l'issue, une partie des forces conduira une patrouille conjointe dans le Pacifique. Le Kremlin assure que ces manœuvres ne visent personne. C'est la formule d'usage ; chacun sait lire. Deux flottes qui apprennent ensemble la guerre des drones pendant que l'Alliance atlantique raccourcit ses communiqués : les deux faits de la semaine se commentent l'un l'autre, et n'ont besoin de personne pour cela.
Ce n'est pas le seul chantier que Pékin ouvre en ce mois de juillet. La Chine accueillera du 17 au 20 juillet, à Shanghai, la Conférence mondiale sur l'intelligence artificielle, doublée d'une réunion de haut niveau sur la gouvernance mondiale de cette technologie, avec une participation que ses organisateurs annoncent sans précédent ; et elle propose au Sud, par l'entremise d'un centre de coopération monté avec les pays de l'Organisation de coopération de Shanghai, une intelligence artificielle dite « inclusive », taillée pour les besoins des nations en développement. Le vocabulaire est celui de la générosité ; l'enjeu est celui de la norme. Qui écrira les règles de la machine pensante écrira une part des règles du siècle, et Pékin entend tenir la plume au moins pour la moitié de l'humanité. Pendant que l'Occident négocie entre soi la répartition de ses factures, la Chine négocie avec les autres la répartition de l'avenir. Les deux exercices n'ont pas le même horizon.
Pendant ce temps encore, l'Inde prépare son année. New Delhi préside les BRICS en 2026 — sa quatrième présidence — et projette d'accueillir le sommet des chefs d'État les 12 et 13 septembre. Le bloc compte désormais onze membres, du Brésil à l'Indonésie, de l'Éthiopie aux Émirats, et pèse ce que l'on sait de l'humanité et de sa production. Le thème choisi par la présidence indienne mérite un sourire : « Building for Resilience, Innovation, Cooperation and Sustainability » — dont les initiales, en anglais, refont le mot BRICS. Les empires jeunes ont ce goût des acrostiches. C'est un signe de santé : on ne joue avec son nom que lorsqu'on est sûr de le porter longtemps. Les réunions préparatoires se succèdent à travers le sous-continent, groupes de travail, conseillers à la sécurité nationale, ministres ; la machine indienne avance à son pas, qui est lent et ne recule pas.
Le même Global Times observait cette semaine que les relations entre Washington et New Delhi se sont refroidies « à une vitesse qui a dépassé toutes les attentes » :