L'humeur de Veerle Daens : cet été, demandez au préfet avant d'ouvrir le robinet

L'humeur de Veerle Daens : cet été, demandez au préfet avant d'ouvrir le robinet

84 départements sous arrêtés sécheresse : arroser, remplir, laver — chaque geste exige de consulter le préfet, sous peine de 1 500 €. La carte de l'absurde.


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Il existe désormais, mes chers compagnons d'Absurdistan, une carte de France que je consulte chaque matin avec plus d'assiduité que la météo : celle des arrêtés sécheresse. Au 8 juillet, 84 de vos 96 départements métropolitains comptent au moins une commune sous restriction d'eau. Trente-six abritent des zones classées en crise. Vous ne le saviez peut-être pas. C'est bien le problème : vous êtes censés le savoir.

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Car votre République a inventé une liturgie en quatre stations — vigilancealertealerte renforcéecrise — dont le zonage change par bassin versant, par commune, parfois par semaine, au gré d'arrêtés préfectoraux que nul mortel ne lit. Selon la station où votre pelouse a le malheur de se trouver, vous pouvez l'arroser la nuit, pas du tout, ou seulement en y pensant très fort. Remplir la piscine des enfants ? Interdit dès l'alerte. Laver votre voiture devant chez vous ? Interdit. Rincer votre terrasse ? Interdit aussi — votre terrasse relève des usages non prioritaires.

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Dialoguons un instant avec l'inspecteur. Monsieur, j'ai arrosé mes tomates à 19 h 30. — L'arrosage des jardins potagers est toléré de 20 h à 8 h en zone d'alerte renforcée ; vous aviez trente minutes d'avance. — Comment devais-je le savoir ? — L'arrêté du 3 juillet est affiché en mairie et consultable en ligne. — Il remplace celui du 26 juin ? — Qui remplaçait celui du 19. Ce sera 1 500 euros, mes hommages, et 3 000 en cas de récidive. Amai. Un tarif de cinquième classe pour un demi-arrosoir : l'eau est rare, mais l'amende coule à flots.

Le plus beau, comme toujours, c'est l'asymétrie. Pendant que vous laissez jaunir vos hortensias en scrutant le site de la préfecture, les greens de golf bénéficient, dans la plupart des arrêtés-cadres, de dérogations soigneusement négociées — on ne va tout de même pas laisser mourir un green. Et le réseau public, lui, perd environ un litre sur cinq en fuites avant d'atteindre votre robinet, sans qu'aucun préfet ne dresse procès-verbal à la canalisation. La République ne corrige que le citoyen ; jamais la tuyauterie.

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Comprenez-moi bien, mes chers lecteurs sans pluviomètre : la sécheresse est réelle, et l'eau se gère. Mais un pays sérieux entretient ses réseaux, tarifie la rareté et vous laisse arbitrer. Le vôtre a choisi l'autre voie : quatre niveaux, des zonages mouvants, une carte à consulter avant chaque geste domestique, et l'agent assermenté en embuscade derrière la haie — que vous n'avez d'ailleurs plus le droit de tailler sans vérifier trois dates.

Voici donc l'été français de 2026 : avant d'ouvrir le robinet, on consulte l'État, qui a perdu en chemin ce qu'on s'apprêtait à verser. Et je pose la question qui fâche : le jour où l'on graduera ainsi l'air que vous respirez — vigilance, alerte, crise —, promettez-moi de vérifier au moins qui a laissé fuir le tuyau.

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