Mes chers libertariens de l'Absurdistan, permettez-moi de vous rapporter une trouvaille qui dépasse tout ce que Bruxelles m'avait appris.
La France a installé pour ses Jeux olympiques, en 2024, des caméras qui pensent. Des logiciels qui scrutent la foule, repèrent l'objet abandonné, la course suspecte, la personne au sol. Le tout pour une durée bornée, jurée, promise. Le mot magique, celui qu'on vous tend comme on tend un sucre à un chien inquiet : une expérimentation. Vous savez, comme à la pharmacie. On teste, et si l'effet est mauvais, on arrête.
Sauf qu'on n'arrête jamais. L'essai devait s'éteindre en 2025. On l'a prolongé jusqu'en 2027. Et voici qu'un texte au doux nom de réponses immédiates — RIPOST, miljaardedju, ils ont même trouvé l'acronyme — le repousse à 2030, au prétexte cette fois des Jeux d'hiver dans les Alpes. Un grand événement chasse l'autre, et la parenthèse, à chaque hiver, se referme un cran plus loin. Mieux : la caméra qui pense pourra désormais regarder à l'intérieur des bâtiments. Sur simple arrêté du ministre. Pour votre tranquillité.
Imaginez la scène. L'ingénieur ajuste l'objectif, le préfet signe, l'algorithme apprend. Combien de temps encore ? Jusqu'aux Jeux. Quels Jeux ? Les prochains. Et après les prochains ? Il y aura toujours des prochains. C'est cela, le génie de la chose : une fin qui recule à mesure qu'on l'approche, comme l'horizon, comme le remboursement de la dette publique, comme le bonheur promis par le programme.
Le tableau ne s'intitule plus Ceci n'est pas une caméra. Il s'intitule Ceci n'est qu'une expérimentation. Au mur, une horloge sans aiguilles, et dessous cette légende administrative que Magritte n'aurait pas osée : provisoire jusqu'à nouvel ordre. Chez nous en Flandre, on a un mot pour cette atmosphère où la surveillance se fait douce, polie, presque accueillante : on la rend gezellig, conviviale, le petit confort de l'œil bienveillant qui ne vous lâche pas des yeux pendant que vous dormez.
Et l'asymétrie, mes amis du Pays-des-Cartésiens, l'asymétrie est splendide. On vous demande, à vous, de prouver que vous n'avez rien à cacher. On ne demande jamais à la caméra de prouver qu'elle sert à quelque chose. Le Défenseur des droits a fait observer, poliment, qu'on n'a pas la moindre preuve de son efficacité. On l'a remercié, et on a reconduit. La charge de la preuve pèse sur le filmé, jamais sur le filmeur. Vous d'abord.
Une dernière question, à méditer devant votre café qui refroidit sous l'œil de l'objectif : le jour où la machine saura reconnaître une course suspecte, qui décidera que votre pas pressé vers le métro n'en est pas une ?
Réfléchissez. À Malines, devant le carillon, on a déjà appris à marcher lentement.