Combien de temps encore les normies français supporteront-ils le mépris de caste ?

Combien de temps encore les normies français supporteront-ils le mépris de caste ?

Deux phrases dans la canicule, un même mépris social. Sur son origine : non la dureté des cœurs, mais une élite du mérite qui ne croit plus rien devoir.


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Par Thibault de Varenne

La chaleur, ces jours-ci, a fait ce que font les fortes chaleurs : elle a découvert les corps, et avec eux quelques âmes. Soixante-douze départements en vigilance rouge, le 25 juin, et sous les toits de Paris des logements que l'on appelle, dans le langage des agences, des passoires thermiques. C'est dans ce décor que deux phrases ont été prononcées, à un jour d'intervalle, par des gens qui ne se sont pas concertés et qui n'en avaient pas besoin.

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La première vient d'un animateur de télévision. Évoquant, le soir, ceux qui vivent sous les toits et qui s'autoriseraient à parler plus fort à cause de la chaleur, il a conclu que tout le monde s'en fout. La seconde, le même jour, vient du gouvernement. Comme s'ouvrait le débat sur la climatisation, une ministre s'est dite navrée qu'on en vienne à parler d'appareils plutôt que d'adaptation ; une autre voix de l'exécutif a expliqué, sur un plateau, que la climatisation ne peut pas être la seule réponse. Les deux registres diffèrent. Le fond est le même : il s'énonce, depuis un lieu frais, à l'intention de ceux qui suffoquent.

Je veux d'abord accorder à ces propos le bénéfice qu'ils méritent, car il existe. Sur la climatisation, l'argument technique n'est pas absurde : généraliser l'appareil réchaufferait les villes, pèserait sur le réseau, ne conviendrait pas à tous les logements. Un ingénieur honnête le dirait. Et l'on peut soutenir, non sans raison, que crier au mépris de classe à chaque maladresse est devenu le fonds de commerce d'une gauche qui vit du ressentiment qu'elle entretient. Un gaullien se méfie de ce vocabulaire-là ; il n'aime pas emprunter ses armes à ceux dont il ne partage pas la cause.

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Reste que l'argument juste, prononcé d'un certain endroit, devient autre chose. Dire à un homme qui dort sous les tuiles qu'il devrait s'adapter n'est pas une contre-vérité ; c'est une surdité. Et la surdité, lorsqu'elle se répète, lorsqu'elle traverse les plateaux et les ministères sans que personne, à l'intérieur, n'en sente l'inconvenance, cesse d'être une affaire de caractère. Elle devient un fait social. Ce n'est pas un complot ; c'est une sociologie. Il faut donc se garder de la dénoncer comme une faute morale individuelle, et tâcher d'en comprendre l'origine.

Cette origine, je la crois ancienne, et elle n'a rien d'un secret. Toute nation se donne une élite ; la question n'est jamais de savoir si elle en a une, mais ce que cette élite croit devoir. Il fut un temps — je ne l'idéalise pas, il avait ses laideurs — où diriger s'accompagnait d'une dette. On appelait cela, faute de mieux, le devoir d'état, ou cette vieille formule un peu raide selon laquelle la noblesse oblige. L'officier mangeait après ses hommes. Le notable savait qu'il tenait son rang d'un ordre qui le dépassait, et qu'il le rendrait. Le lien entre celui qui commande et celui qui peine était inégal, mais c'était un lien : un fil de réciprocité, une conscience d'appartenir au même corps.

Ce fil, nous l'avons défait, et nous l'avons fait au nom d'une promesse honorable : le mérite. L'idée était belle. Que les places ne se transmettent plus par le sang mais par le concours, que l'on monte par le travail et non par la naissance. Nous y avons gagné, sans doute. Mais nous y avons perdu une chose que personne n'avait prévu de perdre. L'héritier d'autrefois savait sa position imméritée ; cette conscience le tenait, lui imposait une gêne, parfois une générosité. Le major de promotion, lui, croit sa place gagnée. Et qui croit avoir gagné sa place en déduit, sans même y penser, que les autres ont perdu la leur. C'est là, tout entier, le ressort du mépris. Il ne naît pas de la dureté des cœurs. Il naît de l'idée, douce et terrible, que chacun est à l'endroit qu'il a mérité.

On n'a pas remplacé les privilèges par l'égalité. On les a débarrassés du devoir.

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S'ajoute à cela une géographie. Cette élite-là ne se contente pas de croire sa place méritée : elle ne croise plus ceux dont elle parle. Mêmes écoles, mêmes quartiers, mêmes dîners, mêmes étés ailleurs. Elle gouverne un pays qu'elle ne fréquente pas, commente une chaleur qu'elle ne subit pas, et finit par tenir pour une abstraction statistique l'homme qui transpire à trois étages au-dessus de la rue — quand plus d'un tiers des ménages les plus modestes souffrent chez eux d'une chaleur excessive, deux fois plus que les ménages aisés. Le tout le monde s'en fout n'est pas une cruauté ; c'est un aveu de distance. On ne méprise bien que ce qu'on ne rencontre plus.

Et qu'on ne s'y trompe pas sur l'étiquette : ce travers n'est ni de droite ni de gauche. Il se porte aussi bien sur un plateau qui se croit progressiste que dans un conseil des ministres ou dans un dîner de la droite d'argent. C'est le défaut commun d'une classe qui s'est mise à confondre sa réussite avec sa valeur — ce que mon directeur de la publication range, à juste titre, parmi les symptômes de l'avachissement français.

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La tentation, ici, serait de conclure par une condamnation, et de rejoindre ainsi le chœur des indignés professionnels. Je m'en garderai. Punir deux phrases ne servira de rien ; demain il y en aura d'autres, et la même surdité les dictera. La vraie question est plus inquiète, et je n'ai pas de réponse toute prête à lui donner : un pays peut-il se laisser gouverner longtemps par des gens qui ne se reconnaissent plus dans ceux qu'ils gouvernent ? Le devoir, autrefois, ne se décrétait pas ; il s'héritait, avec le reste. Reste à savoir si une élite qui ne doit plus rien peut réapprendre, et à quel prix, qu'elle doit quelque chose.


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