Un salon parisien vole au secours du gamin qui rackette le canal Saint-Martin à deux euros. Sa doctrine : l'ordre est une oppression bourgeoise. Jusqu'au jour où le pistolet à eau atteint son spritz.
Amis libertariens, il faut suivre l'affaire du canal Saint-Martin non pour le gamin au pistolet à eau — un adolescent qui installe un péage sauvage et asperge ceux qui refusent de lâcher deux euros — mais pour le spectacle bien plus drôle qui se joue derrière lui : celui de ses défenseurs. Car il en a. Tout un salon s'est levé pour expliquer que le racket, au fond, n'était pas un racket.
C'est ici qu'il faut goûter la doctrine, mes chers lecteurs sans tableur. Il existe une gauche de terrasse pour qui l'État de droit n'est qu'un ordre bourgeois — une oppression déguisée en loi. La police ? Le bras armé de la classe possédante. La propriété ? Un vol mieux habillé. Suivant cette théorie lumineuse, le péage à deux euros n'est pas un péage : c'est une redistribution spontanée. Le pistolet à eau n'est pas une menace : c'est un cri. Le téléphone volé n'est pas volé : il est réapproprié. Tout se dissout dans le grand solvant du salon — les déterminismes, le contexte, les violences symboliques. Rien n'existe plus. Sauf la terrasse.

Parce qu'il faut voir la scène le jour où le jet d'eau vise, non plus le passant abstrait, mais le spritz de la belle âme elle-même. Amai. Le symptôme social redevient soudain un mineur mal élevé. Le cri redevient de l'eau glacée sur une chemise en lin. Et celle qui tenait la police pour l'ennemie de classe compose le dix-sept avec une célérité qui ferait pâlir un commissaire.
Posons la question qu'elle refuse de se poser. L'ordre est-il bourgeois ? Oui, dit le salon. Faut-il le supprimer ? Oui, dit le salon. Pour tout le monde ? Ah — non. Pas pour la rue où l'on prend son café. Pas pour le vélo cargo devant la boulangerie bio. Pas pour l'iPhone. L'ordre bourgeois, en vérité, ce n'est pas un système : c'est une adresse. On veut la révolution chez les autres et le commissariat chez soi.
Le plus beau, c'est la symétrie. Le commerçant qui appelle la police pour une bouteille volée, lui, stigmatise. La belle âme qui menace de plainte quiconque contrarie son protégé, elle, défend des droits. Le premier mobilise l'État pénal ; la seconde mobilise l'État tout court — mais du bon côté. La répression n'est jamais une répression quand c'est nous qui la réclamons : c'est une garantie.
Alors non, mes amis du Pays-des-Cartésiens, je ne plaindrai pas trop vite ceux qui subissent aujourd'hui ce qu'ils ont théorisé hier. Ils ont voulu un monde sans loi pour les autres, et le voilà qui remonte le canal jusqu'à leur porte, un pistolet à eau à la main, réclamant son péage. La théorie tient toujours. C'est la chemise qui est mouillée.
Ils appelaient ça l'émancipation. Chez nous, on appelle ça rentrer à pied sous la pluie en se demandant qui a éteint les lumières.
