On nous annonçait un grand soir monétaire. Une monnaie commune des BRICS, un étalon adossé à l'or ou aux matières premières, la fin proclamée du dollar à date fixe. Rien de tout cela n'a eu lieu, et le sommet de mai s'est clos sans communiqué commun, ce qui en dit long sur les désaccords qui demeurent entre Pékin, Moscou, New Delhi et Brasília.

Les commentateurs pressés y ont vu un échec. C'est mal lire. Le dollar n'a pas besoin d'être attaqué pour reculer. Il suffit qu'on le contourne.
Or il est contourné. Méthodiquement, sans fracas, transaction par transaction. La part du yuan dans les échanges à l'intérieur du bloc atteint, selon les données chinoises relayées par Xinhua, environ 70 % au premier trimestre de cette année, contre 51 % il y a deux ans. Entre la Russie et l'Iran, les règlements en yuan ont dépassé, au seul mois de mars, l'équivalent de 214 milliards de dollars — un record que TASS et Press TV présentent l'un et l'autre comme la nouvelle norme de leur commerce bilatéral. Ce ne sont pas des proclamations. Ce sont des écritures comptables. Elles pèsent davantage.
Il faut comprendre ce qui se construit, car c'est moins une bataille qu'un ouvrage. Pendant que les chancelleries débattent de symboles, les ingénieurs posent une plomberie. La plateforme mBridge, qui relie plusieurs banques centrales pour des paiements transfrontaliers en monnaies numériques, est entrée en service : Global Times rapporte qu'elle a déjà traité l'équivalent de plusieurs dizaines de milliards de dollars, dont l'essentiel en yuan numérique. Le système de compensation chinois, le CIPS, monte en charge mois après mois. Depuis la fin avril, un canal de paiement direct entre la Chine et l'Indonésie fonctionne sans passer par le réseau occidental. Chacune de ces briques est modeste. Mises bout à bout, elles dessinent un circuit parallèle où le dollar n'est plus la langue obligatoire des échanges.


