État en faillite : les énarques veulent quand même créer 23.000 postes !

État en faillite : les énarques veulent quand même créer 23.000 postes !

Trente milliards demandés, 23 000 postes réclamés, des plafonds à 0,4 % : ce que la lettre de cadrage du budget 2027 révèle de l'insatiabilité de l'État.


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Par Eric V.

Le même été, le même gouvernement : des plafonds de dépense affichés à 0,4 % et, dans une lettre de cadrage restée discrète, trente milliards de demandes nouvelles et vingt-trois mille postes réclamés par les administrations. Ce grand écart n'est pas une anomalie comptable. C'est le portrait d'un appétit.

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Il existe, dans la vie administrative française, un genre littéraire que le public ne lit jamais, qui ne figure dans aucune anthologie, qui ne vaut à ses auteurs ni gloire, ni prix, ni postérité, et qui en dit pourtant plus long sur l'état réel du pays que bien des discours de politique générale : la lettre de cadrage budgétaire. Celle que Sébastien Lecornu a adressée à ses ministres à la mi-juillet, tamponnée « très signalée » — c'est le nom que la bureaucratie donne à ses colères —, mérite qu'on la lise comme un document d'époque.

Le grand écart

Les chiffres d'abord, car ils sont le sujet. Lors des conférences budgétaires du printemps, les ministères ont déposé plus de trente milliards d'euros de demandes, dont vingt-quatre milliards de dépenses nouvelles. Ils ont réclamé plus de vingt-trois mille créations de postes pour la seule année 2027, et quarante mille sur la période 2027-2029. Matignon lui-même a qualifié ces demandes de « manifestement pas priorisées » et d'« irréalistes ». Le même gouvernement publiait jeudi des plafonds de dépense en hausse de 0,4 % — quatre fois moins que l'inflation attendue —, hors défense (+6,4 milliards) et hors charge de la dette, le tout baptisé « budget de sauvegarde républicaine ». Et il ajoutait, pour faire bonne mesure, que sans budget adopté avant février 2027, le déficit filerait vers 7 % du PIB.

Arrêtons-nous sur ce tableau. Un État surendetté, menacé par ses propres services d'un déficit hors norme, sommé par ses créanciers de prouver qu'il sait encore compter, demande à ses administrations de préparer l'austérité — et ses administrations, sérieusement, méthodiquement, presque tranquillement, répondent en commandant du renfort. Trente milliards. Vingt-trois mille postes. La maison brûle, et les étages réclament des rallonges.

On pourrait n'y voir qu'un rituel de négociation : demander beaucoup pour obtenir un peu. C'est en partie vrai, et je suppose que la plupart de ces demandes sont sincères — portées par des directeurs convaincus que leur mission, elle, est la mission essentielle. Mais c'est précisément ce qui devrait nous inquiéter. La sincérité de l'appétit est plus grave que son cynisme.

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Une loi plus vieille que nos ministres

Un fonctionnaire britannique de l'Amirauté, Cyril Northcote Parkinson, a formulé en 1955 ce que ces trente milliards confirment soixante-dix ans plus tard : l'administration croît indépendamment du travail à accomplir. Sa démonstration tenait en deux courbes : entre 1914 et 1928, la Royal Navy avait perdu les deux tiers de ses navires en service, et l'Amirauté avait gagné près de 80 % de bureaux. Moins de flotte, plus d'amiraux. Parkinson en tirait deux mécanismes, d'une simplicité de serrurier : tout responsable préfère multiplier ses subordonnés plutôt que ses rivaux, et les fonctionnaires se créent mutuellement du travail. Nul complot là-dedans, nulle malveillance : une pente. Chaque bureau qui naît engendre les correspondances, les réunions, les circulaires qui justifieront le bureau suivant.

La France de 2026 n'a rien à envier à l'Amirauté de 1928. Faut dire que nous avons porté l'exercice à un degré de raffinement supérieur : chez nous, c'est au moment même où l'État annonce qu'il se restreint que ses services déposent leurs plus gros bordereaux de commandes. Le plafond à 0,4 % et les trente milliards de demandes ne se contredisent pas ; ils forment un système. L'un est la façade, l'autre la boutique.

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Personne n'est payé pour dire non

Car enfin, d'où viennent vingt-trois mille demandes de postes ? De nulle part et de partout. Aucun ministre ne s'est levé un matin en décidant d'enfler l'État. Mais dans chaque direction, à chaque étage, un responsable honnête a constaté que sa mission débordait, que ses équipes fatiguaient, que la dernière loi votée — car chaque loi nouvelle exige ses contrôleurs, ses instructeurs, ses évaluateurs — ne pourrait être appliquée à moyens constants. Il a documenté, chiffré, transmis. Sa demande est montée, s'est agrégée aux autres, avec une régularité de marée.

Le problème n'est pas que ces demandes existent. C'est qu'aucune force symétrique ne leur répond. Dans une entreprise, celui qui demande dix embauches rencontre un client qui peut cesser de payer ; dans un ministère, celui qui demande cent postes ne rencontre qu'un arbitrage — c'est-à-dire un autre bureau. Le directeur qui rend des crédits passe pour un naïf qui affaiblit sa maison ; celui qui obtient des effectifs passe pour un chef. Toute la structure d'incitations récompense la demande et punit la modestie. À le bien regarder, l'étonnant n'est pas que les ministères aient réclamé trente milliards. L'étonnant serait qu'ils eussent réclamé moins.

Le contribuable, lui, n'est pas dans la salle. Il est la salle.

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Une habitude française

Ce n'est pas nouveau, et c'est très français. Chaque quinquennat depuis vingt ans s'est ouvert sur une promesse de décrue des effectifs publics et s'est fermé sur leur croissance. La RGPP de 2007 avait supprimé des dizaines de milliers de postes dans l'État par le non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux — ils furent recréés, et au-delà, dans la décennie suivante. La promesse de 2017 — cent vingt mille postes en moins — fut abandonnée à mi-mandat sans autre forme de procès. La France compte aujourd'hui près de six millions d'agents publics, soit environ un emploi sur cinq. Chaque gouvernement jure de maigrir, chaque législature engraisse ; seuls les chiffres varient, et la sincérité des promesses.

Il serait commode d'en accuser tel ministre, telle majorité, telle époque. Mais l'accusation personnelle rate la cible : des équipes de droite, de gauche et du centre ont toutes rendu les armes devant la même pente. Quand un phénomène survit à tous ses responsables, c'est qu'il n'a pas de responsable. Il a une mécanique.

Pendant ce temps

Pendant que les ministères négocient leurs vingt-trois mille postes, la charge de la dette poursuit sa propre croissance, elle, sans conférence budgétaire ni lettre de cadrage : les intérêts versés aux créanciers de la France sont en passe de disputer à l'Éducation nationale le premier rang des postes du budget, et le spread OAT-Bund — l'écart de taux que les marchés font payer à Paris par rapport à Berlin — campe entre 70 et 80 points de base, au plus haut des standards de la décennie. Autrement dit : le seul « service » de l'État dont la croissance est parfaitement garantie pour 2027 est celui qui rémunère nos prêteurs. Ceux-là n'ont pas besoin de déposer de demande. Ils sont servis d'office, avant l'école, avant l'hôpital, avant le juge.

Dernier mot

Que ferait une société libre de ces vingt-trois mille demandes ? Elle ne commencerait pas par un plan social de la fonction publique — les grandes purges comptables échouent toujours, et la RGPP l'a montré. Elle commencerait par une question que plus personne ne pose : de quelles missions parle-t-on ? Chacun de ces postes réclamés répond à une tâche que la loi a créée, et chacune de ces lois a été votée parce que quelqu'un — un électeur, une association, un éditorialiste, nous — a exigé que l'État s'occupe de quelque chose dont il ne s'occupait pas. L'insatiabilité de l'État n'est pas un vice de fonctionnaires : c'est le miroir administratif de nos propres demandes. Le despotisme doux ne s'impose pas, il se commande, comme on passe commande.

Je me demande parfois ce qui arriverait si un gouvernement publiait, en regard de la liste des postes demandés, la liste des obligations légales qu'il propose d'éteindre — une colonne de créations, une colonne de renoncements, et le solde en pleine lumière. Aucun ne l'a fait. Peut-être parce que la seconde colonne exigerait de nous dire, à nous citoyens, ce que nous refusons d'entendre : que chaque norme dont nous exigeons l'application est un poste que nous réclamons sans le savoir.

L'État demandera toujours plus. La vraie question est de savoir ce que nous cesserons, un jour, de lui demander.


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