La chronique de Veerle Daens : "Le MERCOSUR a ses raisons que la Patrie ignore"

La chronique de Veerle Daens : "Le MERCOSUR a ses raisons que la Patrie ignore"


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Mes chers amis du protectionnisme de napperon, chers ennemis du traité Mercosur, saluons ensemble le grand retour de la « Souveraineté Alimentaire ». C’est le nouveau mot fétiche. C’est chic, ça sonne comme un appel aux armes, et ça permet surtout d'éviter de parler de qui vous êtes vraiment. La logique des Pharisiens en quelque sorte : fais ce qu'un Français dit, mais ne fais pas ce qu'il fait.

Le Français est un être merveilleusement schizophrène (pour les lecteurs qui ont cru que mon dernier article sur Kennedy était à charge, je précise le sens de ce mot peut-être trop complexe : schizophrène désigne simplement certains de vos "résistants" de 1944 qui avaient nourri une abondante littérature de dénonciation anonyme de leurs voisins auprès de la Kommandantur en 1942 - je sais, cette piqûre de rappel fait mal là où elle est pratiquée, mais elle est si... réaliste). Le mercredi matin, sur CNews, ce schizophrène à berret basque pleure des larmes de sang devant le petit producteur de tomates du Lot-et-Garonne, victime de la « concurrence déloyale » de l’ignoble tomate marocaine ou espagnole. Il réclame des frontières, des taxes, des barbelés autour de ses plants de légumes, de ses champs de blé, de son plancher aux vaches ! C’est le Citoyen.

Le samedi après-midi, ce même individu se transforme à la manière de Batman. Il devient le Consommateur. Et là, miracle de la physique même pas quantique : ses convictions patriotiques s'évaporent dès qu'il franchit les portes automatiques de l'hypermarché. Entre le poulet de Bresse à 25 euros le kilo (élevé au grain et à la Marseillaise) et la cuisse de poulet polonaise à prix dérisoire, son portefeuille vote subitement pour Varsovie. Le patriotisme, c’est bien, mais la promotion « 2 achetés, 1 gratuit » sur les haricots kenyans, c'est mieux.

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Le mercantilisme de clocher

Mais le plus savoureux reste le rapport de Super-Dupont à l’export. Quand un Chinois s’enivre au Château Margaux ou qu’un Américain s’étouffe de plaisir avec un Roquefort (acheté à prix d'or au Murray's Cheese de New York), il bombe le torse. C’est le « rayonnement de la France ». Nous sommes les champions du libre-échange… mais seulement dans un sens !

Pour Super-Dupont, vendre nos produits à l’étranger est un dû civilisationnel. Acheter les produits des autres est une agression caractérisée. "Concurrence déloyale", qu'il nous répète avec l'air tragique, outré, au bord de l'apoplexie d'un présentateur de Tocsin ! Nous voulons inonder le monde de nos jambons et nos foies gras, mais nous traitons le bœuf argentin comme une arme chimique. C’est la vision libertarienne de l'enfer : un marché où l'on force le voisin à aimer le fromage qui pue (sous peine des pires persiflages chauvins), tout en lui interdisant de nous vendre son beurre toujours trop ceci ou pas assez cela - trop mondialiste, pas assez catholique de toujours, d'origine franc-maçonne sans doute.

La tyrannie de la vertu déclarantielle

La souveraineté alimentaire, c’est bien cela : l’art de vouloir le (vrai) beurre, l’argent du beurre, et que le crémier soit subventionné par l’État pour ne surtout pas nous faire payer le vrai prix de son inefficacité. Au fond, si les Français aimaient vraiment leurs agriculteurs autant qu’ils le disent, ils n'auraient pas besoin de lois, de normes ou de ministres : ils voteraient chaque jour avec leurs tickets de caisse.

Mais voilà, la liberté de choisir fait peur, car elle révèle la vérité : entre la gloire de la France, que nous aimons tous par-dessus tout, bien entendu, et qui incarne à merveille notre identité, et trois euros d’économie sur un pack de yaourts grecs, le choix est fait. Et c'est votre droit le plus strict. Mais de grâce, arrêtez de parler de "souveraineté" quand votre seul vrai souverain, c'est le prix bas. La France mérite mieux qu'être une madonne en plastique fluorescent dans une alcôve de maison close réouverte par Jordan Bardella.


Réalité vs déclarations : que disent les chiffres ?

Le décalage entre ce que les Français disent vouloir et ce qu'ils font réellement est documenté par plusieurs études de consommation (notamment le Crédoc et l'INSEE).

1. Le "Gap" de l'intention d'achat

  • Les sondages : environ 75% à 80% des Français affirment privilégier les produits français et locaux dans leurs intentions de consommation.
  • La réalité : dans les faits, le critère n°1 d'achat pour plus de 80% des ménages reste le prix, surtout dans un contexte d'inflation. L'origine géographique ne devient un critère déterminant que pour une minorité (environ 15-20%) disposant d'un capital économique confortable.

2. Marchés et artisans : un luxe de niche ?

La part de marché de la vente directe (producteur au consommateur) et des circuits courts stagne autour de 10% à 12% de la consommation alimentaire totale.

  • Le coût : acheter 100% français, de saison, chez des artisans ou sur les marchés, représente un surcoût estimé entre 15% et 30% par rapport à un panier de grandes marques ou de marques distributeurs en hypermarché.
  • Le profil : les "consommateurs militants" prêts à payer ce prix sont majoritairement des cadres urbains. Pour une famille modeste, la "souveraineté alimentaire" est un luxe qu'elle ne peut techniquement pas s'offrir sans sacrifier d'autres postes budgétaires (loyer, énergie).

3. La dépendance aux importations

Paradoxalement, la France importe :

  • 50% des fruits et légumes consommés.
  • 1 poulet sur 2 consommé en France (souvent issu de la restauration hors foyer ou de l'industrie agroalimentaire).

En résumé : si une majorité de Français souhaite "soutenir" l'agriculture nationale en théorie, seule une petite frange de la population (environ 15%) traduit cette préférence en actes systématiques en acceptant de payer le prix de l'artisanat face aux prix de l'industrie mondiale.

Raconter qu'on aime la patrie ne signifie pas qu'on se comporte en patriote...


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