Butch, interdictions des mineurs sur les réseaux sociaux : les Français méritent-ils encore d'être un peuple libre ?

Butch, interdictions des mineurs sur les réseaux sociaux : les Français méritent-ils encore d'être un peuple libre ?

Un concert interrompu soulève la France ; la fin de l'anonymat en ligne la laisse muette. Chronique sur la servitude volontaire des Français.


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Samedi, un concert interrompu à Grenoble : la France s'embrase. Mardi, l'anonymat de soixante-huit millions de Français supprimé par la loi : la France bâille. Entre ces deux journées de juillet tient la question que plus personne n'ose poser — que reste-t-il de notre goût pour la liberté ?

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Il y a, dans une fable de La Fontaine que plus personne ne fait apprendre aux enfants, un chevreau prudent qui, avant d'ouvrir la porte au loup déguisé, exige de lui qu'il montre patte blanche. La morale en est limpide : c'est le petit qui contrôle, et le prédateur qui doit se découvrir. Depuis mardi, la France a inversé la fable. Au nom de la protection des chevreaux, c'est le troupeau tout entier — adultes compris, loups exclus, faut-il le supposer — qui devra montrer patte blanche à la porte de chaque réseau social.

Car c'est bien cela que le Parlement a définitivement adopté le 21 juillet : une loi qui interdit les réseaux sociaux aux moins de quinze ans, et qui, pour y parvenir, imposera à tout le monde de prouver son âge — donc, en bout de chaîne, son identité. Personne, ou presque, n'a bronché. Trois jours plus tôt, l'interruption d'un concert à Grenoble avait pourtant mis le pays sens dessus dessous. C'est ce contraste, plus que chacune des deux affaires prises séparément, qui devrait nous inquiéter.

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Deux événements, une seule semaine

Reprenons les faits, sereinement, méthodiquement, chronologiquement. Samedi 18 juillet, à Grenoble, une centaine de militants pro-palestiniens interrompt le concert de la DJ Barbara Butch, à qui l'antenne locale de La France insoumise reprochait d'avoir signé une tribune de soutien à une proposition de loi contre l'antisémitisme. La mairie suspend l'événement, une enquête pour « délit d'entrave » est ouverte, l'artiste déclare qu'« une frontière a été franchie ». Le ministre de l'Intérieur, la présidente de l'Assemblée nationale, Gabriel Attal, Marine Le Pen condamnent d'une même voix ; trois cents personnalités signent une tribune dans Libération. L'affaire occupe les matinales, les éditoriaux, les plateaux. Elle les occupe encore.

Disons-le sans détour : interrompre un concert pour des raisons politiques est une pratique fâcheuse, intimidante, contraire à tout ce qu'une société libre doit protéger. Empêcher une artiste de jouer parce qu'on désapprouve ses signatures, c'est substituer la coercition au débat — et Barbara Butch a raison sur ce point précis.

Mais voici l'autre événement. Mardi 21 juillet, l'Assemblée nationale adopte définitivement la proposition de loi de la députée Laure Miller : réseaux sociaux interdits aux moins de quinze ans, nouveaux comptes bloqués dès le 1er septembre, comptes existants au 1er janvier 2027. Et pour vérifier qu'un utilisateur a bien quinze ans, il n'existe qu'un seul moyen, que la loi se garde de nommer mais que chacun peut déduire : vérifier l'âge de tous les utilisateurs. Les députés qui ont soulevé ce point — c'est la fin de l'anonymat en ligne pour soixante-huit millions de Français — se sont vu répondre que non, pas du tout. On aimerait les croire. La CNIL elle-même reconnaît depuis des années qu'aucun dispositif de vérification d'âge ne protège à la fois les mineurs et la vie privée. Cette adoption-là n'a soulevé ni tribune, ni matinale, ni indignation transversale. Un concert interrompu : trois cents signatures. L'anonymat supprimé : un entrefilet.

Le détour par La Boétie

Il y a près de cinq siècles, un jeune homme de dix-huit ans, Étienne de La Boétie, posait dans son Discours de la servitude volontaire la question qui devrait hanter cette semaine de juillet : comment se fait-il que tant d'hommes obéissent à un seul, alors qu'il ne tient sa force que d'eux ? Sa réponse tient en une observation terrible : la servitude n'est presque jamais imposée. Elle est consentie, entretenue, chérie même — par habitude, par confort, par petits avantages distribués. « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres », écrivait-il. Il ne demandait pas de renverser le tyran. Il demandait seulement de cesser de le porter.

Ce que La Boétie n'avait peut-être pas prévu, c'est la douceur qu'a prise son mécanisme. Le pouvoir moderne ne brise pas les volontés ; il les amollit. Il ne confisque pas la liberté ; il la fait déposer au vestiaire, poliment, au nom de la protection — des enfants, de la santé, de la sécurité —, et il obtient ainsi ce qu'aucun despote n'aurait osé exiger par la force. La protection est devenue le sésame de toutes les extensions du contrôle. Qui oserait être contre la protection des enfants ? Personne. C'est précisément pourquoi on la met en avant.

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La muselière et le fichier

Chacune des deux affaires montre quelque chose ; chacune cache mieux autre chose.

L'affaire Butch montre une artiste empêchée de jouer, une intimidation réelle, une émotion légitime. Elle cache moins bien ceci : une partie de ceux qui s'indignent de cette entrave-là appellent de leurs vœux, dans le même mouvement, le musèlement du camp d'en face. Le Crif demande un plan gouvernemental contre le boycott des artistes ; d'autres réclament dissolutions, interdictions de manifester, poursuites élargies. Et ce musèlement n'est pas une hypothèse d'école : conférences annulées, manifestations interdites, poursuites pour « apologie » à géométrie variable — il existe déjà, de fait, pour une partie des voix pro-palestiniennes. Je ne dis pas que les deux camps se valent en tout ; je dis qu'ils partagent, sans se l'avouer, la même conviction de fond : la parole de l'adversaire est un désordre qu'il faut faire taire. La liberté d'expression n'a plus de défenseurs ; elle n'a plus que des copropriétaires en indivision, chacun réclamant le silence de l'autre.

La loi Miller, elle, montre des enfants protégés des écrans. Elle cache l'infrastructure d'identification généralisée qu'il faudra bâtir pour y parvenir, et qui restera là, disponible, extensible, longtemps après qu'on aura oublié le prétexte. L'Australie, pionnière en la matière avec son interdiction aux moins de seize ans, fournit déjà la démonstration : les deux tiers des adolescents contournent le dispositif par VPN, comme l'a rappelé en séance un député opposé au texte. Les mineurs passeront à travers. Les adultes, eux, resteront fichés. Une loi qui manque sa cible officielle et atteint sa cible officieuse n'est pas une loi ratée. C'est une loi réussie.

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Une vieille habitude française

Ce n'est pas nouveau ; c'est même, à le bien regarder, très français. Le XIXe siècle avait son livret ouvrier, passeport intérieur sans lequel un travailleur ne pouvait ni circuler ni s'embaucher — pour son bien, disait-on déjà. C'est l'État français de 1940 qui a rendu la carte d'identité obligatoire. Et il y a cinq ans à peine, le passe sanitaire conditionnait l'accès au café, au train, à l'hôpital, à la présentation d'un code attestant de sa conformité. À chaque fois, le motif était irréprochable — l'ordre, la sécurité, la santé — et à chaque fois, le dispositif a survécu au motif. Seuls les prétextes varient, et la qualité des urgences.

Or où sont-ils, ceux qui, en 2021, avaient pris des risques réels — professionnels, sociaux, judiciaires parfois — pour combattre le passe sanitaire au nom des libertés fondamentales ? J'imagine qu'ils sont en vacances. Car sur la fin de l'anonymat en ligne, mesure autrement plus structurante qu'un QR code périmé avec l'épidémie, leur silence est à peu près complet. Et je me demande si ce silence n'a pas été préparé de longue main : des années de surréactions sur la pédocriminalité — sujet gravissime, qui mérite des enquêteurs et des moyens judiciaires, pas des slogans — ont installé l'idée qu'en ligne, tout contrôle est bon à prendre, et que s'y opposer, c'est déjà se rendre suspect. On a fabriqué l'acceptation avant de fabriquer la loi. C'est l'ordre habituel des choses.

Pendant ce temps

Pendant que la France commentait Grenoble, la brique française s'est emboîtée sans bruit dans un mur européen. Le règlement eIDAS 2 impose à chaque État membre de fournir d'ici la fin de la décennie un portefeuille d'identité numérique ; les projets de contrôle des communications privées, régulièrement repoussés, régulièrement représentés, attendent leur fenêtre. La vérification d'âge « à la française » ne sera pas un gadget national : elle sera l'un des cas d'usage qui rendront l'identité numérique obligatoire en pratique, sans qu'aucun texte n'ait jamais à la rendre obligatoire en droit. C'est ainsi que procèdent les architectures : pierre par pierre, chaque pierre ayant son bon motif. Le mur, lui, n'a pas besoin de motif.

Dernier mot

Alors, les Français méritent-ils encore d'être un peuple libre ? La question a l'air d'une provocation ; elle est en réalité la question de La Boétie, et elle admet sa réponse : un peuple n'a jamais que la liberté qu'il est prêt à défendre. Benjamin Constant avertissait déjà que les Modernes, absorbés par leurs jouissances privées, risquaient de céder leur part de souveraineté à quiconque promettrait de leur en épargner le souci. Nous y sommes. Un pays qui s'embrase pour un concert interrompu et qui bâille quand on supprime l'anonymat de tous n'exerce plus sa vigilance ; il consomme ses indignations, comme le reste, selon l'offre du jour et l'émotion disponible. La défense des libertés y est devenue un genre déclamatoire — slogans superficiels, ferveurs de quarante-huit heures, avec cette espèce d'ardeur de mouton qui suit le tumulte plutôt que l'enjeu.

Une société libre, je suppose, aurait fait exactement l'inverse de ce que nous avons fait cette semaine : elle aurait traité l'incident de Grenoble comme un trouble à l'ordre public relevant du droit commun, sans en faire une affaire d'État ; et elle aurait traité la loi Miller comme une affaire d'État, en exigeant du Conseil constitutionnel, que des parlementaires s'apprêtent heureusement à saisir, qu'il dise si la protection de quelques-uns justifie le fichage de tous.

La servitude volontaire n'est pas un état ; c'est une pente, faite de démissions successives, dont chacune paraît raisonnable sur le moment. Un peuple qui démissionne ainsi, disait en substance La Boétie, finit par mériter ce qu'on lui fait — non parce que la violence politique de son gouvernement serait juste, mais parce qu'il a cessé d'opposer quoi que ce soit à ce qui la rend possible. Le tyran, écrivait-il, « n'a de puissance que celle qu'on lui donne ». Il suffirait de ne plus la donner. Encore faudrait-il, avant septembre, s'apercevoir qu'on la donne.


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