Mes chers lecteurs sans tableur, voici ce que les magistrats de la Chambre régionale des comptes de Provence viennent de déterrer dans le Vaucluse : une commune de neuf mille habitants qui s'est offert un boulodrome à 2,6 millions d'euros — davantage que tout ce qu'elle a dépensé pour ses routes en six ans. La commune s'appelle Le Thor. Comme le dieu au marteau. Le marteau, ici, c'est le contribuable qui le reçoit.
Reprenons le rapport, il vaut le voyage. Dix-neuf millions d'euros d'investissements entre 2019 et 2024. Cinq millions pour réaménager le centre-ville et le quartier de la gare. Deux millions trois pour la voirie — toutes les routes, tous les habitants, tous les jours de l'année. Et deux millions six pour le temple du cochonnet. Pendant qu'on coulait ce béton sportif, les charges de gestion bondissaient de 32 %, de 6,8 à 9 millions ; la capacité d'autofinancement fondait presque de moitié, de 1,4 à 0,8 million ; la dette atteignait 7,9 millions fin 2024, au-dessus de la moyenne des communes comparables. Amai. Il y a des ménages qu'on a placés sous curatelle pour moins que ça.
Posez la question à l'hôtel de ville, on vous répondra sans rire. Pourquoi un boulodrome ? Parce que c'est un équipement structurant. Pourquoi 2,6 millions ? Parce qu'il faut penser l'attractivité du territoire. Et les routes ? Les routes, voyez-vous, ne coupent pas de ruban. Personne n'a jamais inauguré un nid-de-poule.
Comprenons-nous bien, compagnons d'Absurdistan : le scandale n'est pas la pétanque. Des boules, un cochonnet, l'ombre des platanes — c'est la kermesse provençale, et une Flamande élevée entre deux kermesses ne crachera jamais sur le jeu. Le scandale, c'est le mécanisme. Une municipalité n'arbitre pas entre vos besoins ; elle arbitre entre ce qui se voit et ce qui se répare. L'équipement neuf porte une plaque inaugurale et fait une photo dans le bulletin municipal ; la route entretenue ne porte rien du tout. Alors on bâtit du visible avec l'argent de l'invisible, et l'on retrouve le vieux Tocqueville : un pouvoir doux, prévoyant, paternel, qui veut organiser jusqu'à vos loisirs — de préférence avant vos déplacements.
Le plus beau, comme toujours, c'est la suite. Vous, quand vos charges bondissent de 32 % et que votre épargne fond de moitié, votre banquier vous convoque et Bercy vous majore. Une commune, elle, reçoit un rapport. Huit recommandations, zéro sanction, et la vie municipale reprend, ronde et lisse comme une boule d'acier. La Chambre pointe ; elle ne tire jamais.
Une dernière chose à méditer devant votre café froid, amis libertariens. Ce boulodrome revient à près de 290 euros par habitant, nourrissons compris, nids-de-poule non compris. À ce prix-là, ne croyez pas que la pétanque restera éternellement un loisir. Ce que l'État finance à ce tarif, il finit toujours par vérifier que vous en profitez. Un jour, on comptera les présents. Pointez, citoyen.