Par Eric V.
71 % des Français attendent de 2027 un vrai changement social et politique. 78 % estiment que les responsables politiques ont conduit le pays à la faillite. 48 % trouvent qu'il n'y a pas assez de radicalité dans ce pays. Ce n'est pas une humeur : c'est le reçu de trente ans de courte échelle.
Les chiffres d'abord, puisqu'ils sont massifs et qu'ils ont été établis proprement. 13.060 inscrits sur les listes électorales, interrogés du 3 au 9 septembre par Ipsos bva-CESI pour le Cevipof, Le Monde, l'Institut Montaigne et la Fondation Jean-Jaurès, marge d'erreur inférieure au point. Ce n'est pas un sondage de trottoir, c'est un dispositif de suivi qui tourne depuis 2015.
Soixante et onze pour cent attendent de la présidentielle un véritable changement social et politique ; ils étaient cinquante et un en 2021. Quatre-vingts pour cent veulent que la société française soit transformée radicalement ou réformée en profondeur, contre cinquante-neuf il y a trois ans. Soixante-quatorze pour cent pensent que la situation du pays va se dégrader dans les mois qui viennent, et quatre pour cent qu'elle va s'améliorer.
Le jugement sur ceux qui ont tenu le volant est sans appel. Quatre-vingt-neuf pour cent trouvent que les responsables politiques parlent trop et n'agissent pas assez. Soixante-dix-sept, que le peuple n'est pas bien représenté à l'Assemblée. Soixante-dix-huit, qu'ils ont conduit le pays à la faillite.
Et puis le chiffre que personne ne citera, parce qu'il fait peur : quarante-huit pour cent des Français jugent qu'il n'y a pas assez d'idées et de comportements radicaux dans la société française. Onze points de plus qu'en avril. Chez les proches du Rassemblement national, soixante et onze pour cent. Le pays ne trouve pas qu'on va trop loin. Il trouve qu'on ne va nulle part.
Antoine Bristielle, qui a analysé la vague pour la Fondation, observe justement qu'aucun de ces indicateurs n'est neuf pris isolément, et que c'est leur accumulation qui fait le basculement. Il a raison. Reste à dire d'où vient l'accumulation, et c'est là que les commentateurs s'arrêtent.
Trente ans de courte échelle
Ce pays est bloqué depuis une génération, et il l'est par un mécanisme qu'il faut nommer avec précision si l'on ne veut pas tomber dans le « tous pourris » qui ne mène nulle part.
Une caste n'est pas une classe sociale. C'est un ensemble sociologiquement hétéroclite dont les membres partagent un même habitus et se reproduisent par cooptation. On y trouve des fils de médecins et des fils d'instituteurs, des gens de droite et des gens de gauche, des hauts fonctionnaires, des dirigeants, des éditorialistes, des syndicalistes de sommet. Ce qui les rassemble n'est pas l'origine, c'est la manière — la même façon de poser un problème, les mêmes réflexes devant l'imprévu, le même vocabulaire pour dire qu'on va étudier la question.

Et c'est là que l'image de la courte échelle est exacte. Personne, dans cette affaire, ne complote. Chacun, sincèrement, tend la main à celui qui lui ressemble, parce qu'il le trouve sérieux, fiable, raisonnable — et il l'est. Le résultat n'a été voulu par personne : une élite formellement ouverte et réellement close, où les mêmes trajectoires se recyclent indéfiniment. L'échec n'y coûte rien ; il y est même une qualification, puisqu'on n'a pas d'autre vivier que les gens qui ont déjà occupé le poste. Il faut ajouter, pour être juste, que la haute fonction publique n'est pas le milieu le plus fermé du pays — les professions libérales le sont davantage. Mais aucune profession libérale ne décide du budget de la nation.

Une courte échelle, personne ne la décide. Chacun tend la main à celui qui lui ressemble, et au bout de trente ans l'escalier est fermé.
Cette clôture a besoin d'un entretien, et elle l'obtient à bon compte. Il n'est pas nécessaire d'interdire : il suffit que le coût d'entrée dans la conversation publique soit prohibitif pour qui ne parle pas la langue. Celui qui conteste vraiment n'est pas réfuté, il est reclassé — infréquentable, pas sérieux, dangereux. J'ai décrit ailleurs cette mécanique du bannissement français, qui ne juge pas ses cibles mais les présume. Je suppose que la plupart de ceux qui l'actionnent croient défendre la décence commune. C'est bien ce qui la rend imparable : une excommunication administrée par des gens de bonne foi ne rencontre jamais de contradicteur.
Ce que le blocage a coûté
Reste à savoir ce que trente ans de ce régime produisent, et ici il faut être précis, parce que la formule facile — la France s'appauvrit — se démonte en deux tweets. Le revenu réel des Français n'a pas baissé depuis 1995. Ce qui s'est passé est plus grave.
La France a cessé de s'enrichir, et elle a doublé sa dette pour ne pas s'en apercevoir.
Les chiffres. La dette publique s'établissait à 55,8 % du produit intérieur brut fin 1995 ; elle atteint 117,5 % à la fin du premier trimestre 2026, soit 3 536 milliards d'euros. En trente ans, le ratio a plus que doublé. L'industrie manufacturière, elle, pesait 17,5 % du PIB en 1995 et n'en pesait plus qu'environ 11 % à la fin des années 2010. Quant au niveau de vie, la France se situe aujourd'hui environ 2 % sous la moyenne de l'Union européenne à vingt-sept en produit intérieur brut par habitant, quand l'Allemagne la dépasse d'à peu près vingt pour cent — et le PIB par habitant français stagne, pour l'essentiel, depuis 2008.
Traduisons. Un pays qui double son ratio d'endettement sans accroître sa richesse par tête n'a pas investi : il a consommé son avenir pour financer son présent. Il a acheté trente ans de paix sociale avec l'argent de gens qui n'étaient pas nés. Ce n'est pas un appauvrissement, c'est un transfert — et il se trouve que les bénéficiaires votent aujourd'hui, tandis que les payeurs commencent tout juste à comprendre la facture.
Et les portes qu'on a fermées
Un pays bloqué économiquement pourrait encore se déprendre politiquement. Encore faudrait-il qu'il dispose d'une prise. Or on les a fermées, une à une, et toutes sont datées.
Le dernier référendum national remonte au 29 mai 2005. Vingt et un ans. Un électeur qui avait dix-huit ans ce jour-là en a trente-neuf et n'a plus jamais été consulté sur autre chose que sur des noms ; ceux qui ont eu dix-huit ans depuis ne l'ont jamais été du tout. On notera que le résultat de ce référendum-là fut contourné par voie parlementaire trois ans plus tard, ce qui explique peut-être qu'on n'en ait plus organisé.
Le référendum d'initiative partagée, créé en 2008 et présenté alors comme l'ouverture démocratique du quinquennat, n'a jamais abouti une seule fois en dix-huit ans. Seuil : un dixième du corps électoral, environ 4,8 millions de signatures en neuf mois. Meilleure tentative, sur les aéroports de Paris : 1 093 000. Un dispositif qui échoue systématiquement pendant dix-huit ans n'est pas exigeant. C'est une porte peinte sur un mur.
L'Assemblée a été dissoute en juin 2024 sans que le scrutin suivant produise de majorité. Et le 2 février 2026, le budget de la France est devenu loi sans qu'un seul vote ait porté sur son contenu : Sébastien Lecornu, qui s'était engagé à ne pas y recourir, a déclenché l'article 49.3 trois fois — le 20 janvier sur les recettes, le 23 sur les dépenses, le 30 après lecture au Sénat. Les deux dernières motions de censure ont été rejetées le 2 février, 260 voix sur les 289 nécessaires pour l'une, 135 pour l'autre. Les députés ont voté trois fois sur la survie du gouvernement et zéro fois sur le budget de la nation.
Rien de tout cela n'est illégal. C'est la Constitution qui fonctionne exactement comme elle a été écrite. Le problème n'est pas qu'on triche ; le problème est qu'on n'a même pas besoin de tricher.
Le dégagisme n'est pas une humeur. C'est ce qui reste quand on a fermé les autres portes.
Le mandat impossible
Voilà pour la généalogie de l'odeur. Elle serait trop confortable si l'on s'arrêtait là, car l'enquête contient aussi ce qui nous concerne.
84% des Français veulent une diminution de la dette publique, 80% une réduction du déficit, 79% une baisse des dépenses de l'État. Puis on descend vers les moyens. 25% acceptent un report de l'âge de départ à la retraite, 21% un allongement de la durée de cotisation, 59% souhaitent que les pensions augmentent. Côté recettes, aucun prélèvement testé ne réunit de majorité : l'impôt sur les bénéfices plafonne à quarante-six pour cent, la TVA recueille neuf pour cent d'adhésion, les carburants sept.
D'où trois chiffres qu'on ne lira jamais ensemble. 65% des Français jugent qu'il vaudrait mieux confier les décisions à des experts qu'à un gouvernement — dix-huit points de plus qu'en 2021. Soixante-cinq pour cent, le même chiffre, jugent que les décisions les plus importantes devraient être prises directement par le peuple — dix-neuf points de plus. Trente-neuf pour cent estiment qu'un homme fort affranchi du Parlement et des élections serait une bonne manière de gouverner.
Techniquement ces réponses s'excluent : le technocrate, le peuple souverain et l'homme fort ne gouvernent pas du tout de la même façon. Mais ce n'est pas la destination qui est choisie, c'est le départ. Dans les trois cas la décision quitte le représentant élu, et surtout celui qui répond au questionnaire.
Une seule des trois rapatrie la charge au lieu de l'alléger. C'est aussi la seule dont aucune campagne ne fera rien, parce qu'elle ne se transforme pas en bulletin : on peut se porter candidat à l'homme fort, on ne peut pas se porter candidat à la démocratie liquide, puisqu'elle consiste à ne plus avoir besoin de candidat. Aucune conspiration là-dedans, un conflit d'intérêts ordinaire — et il suffit.
Il existe une objection sérieuse à ce que je viens d'écrire, et Bristielle la formule lui-même : ce que les Français expriment n'est peut-être pas de l'incohérence mais une exigence d'efficacité — faites mieux avec ce que vous avez avant de me demander un effort. Vu ce que la Cour des comptes documente chaque année sans conséquence, elle est forte, et je la crois largement fondée. Elle couvre parfaitement les 79% qui veulent moins de dépense. Elle ne couvre pas les cinquante-neuf pour cent qui veulent des pensions plus élevées. On ne réclame pas moins de dépense publique et davantage du premier poste de dépense publique au nom de la bonne gestion.
Dernier mot
Trente ans de courte échelle, une dette qui double sans que la richesse par tête bouge, toutes les prises arrachées du mur, et une élite qui se renouvelle entre elle en toute bonne conscience : le dégagisme n'est pas une pathologie de l'électeur, c'est une réponse proportionnée. Ceux qui s'en effraient dans les colloques feraient bien de relire la liste des dates ci-dessus avant de diagnostiquer une crise de nerfs chez les autres.
Il faut pourtant dire la suite, et elle est désagréable. Dégager, c'est encore demander à quelqu'un de le faire. C'est le même geste que la procuration, en plus énervé. On chasse les uns pour appeler l'autre, et l'on croit reprendre la main alors qu'on change de mandataire — le pays a déjà fait ça en brumaire, en décembre 1851, en mai 1958, et chaque fois avec le sentiment très sincère de se ressaisir de son destin au moment précis où il le remettait.
Il y a d'ailleurs une raison de fond à cela, et elle nous ramène à nous. La caste n'est pas la cause de notre situation : elle en est le produit. Elle est ce qui a poussé dans l'espace que nous avons déserté, délégation après délégation, parce qu'il est reposant que quelqu'un d'autre s'occupe des choses sérieuses. On ne décapite pas un habitus. On peut renouveler le personnel de la capture autant qu'on veut : tant que la demande de mandataire demeure, l'offre se reconstituera dans les six mois, et les nouveaux venus apprendront la langue plus vite qu'on ne l'imagine.
Soixante et onze pour cent veulent un vrai changement. Personne, dans cette enquête, n'a été interrogé sur ce qu'il était prêt à y mettre de sa personne — reprendre une délégation, une seule, et la garder. Aucun institut ne posera jamais cette question, parce qu'elle ne se sonde pas. Elle se décide.
Nous ne voulons pas que la France change. Nous voulons qu'on nous la rende changée.

