Faut-il plaindre les bobos qui subissent Hamza ? ou le prix de l'excuse

Faut-il plaindre les bobos qui subissent Hamza ? ou le prix de l'excuse

Péage sauvage au canal Saint-Martin : les bobos découvrent la culture de l'excuse qu'ils ont nourrie. Faut-il les plaindre ? Chronique d'Eric V.


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Et si les premiers rattrapés par la culture de l'excuse étaient ceux qui l'ont inventée ? L'affaire Hamza « La Douane » dit moins sur un adolescent de quatorze ans que sur un pays qui a perdu, en deux générations, l'art de protéger les siens sans demander pardon.

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Il existe, entre Jaurès et Stalingrad, sur cette portion de la ligne 2 où le métro parisien consent à sortir de terre pour regarder le canal, un petit théâtre social dont je suis depuis des années le spectateur involontaire, régulier, presque abonné. La scène ne varie guère. Une rame bondée, des voyageurs serrés comme des sardines — l'image est usée, mais la promiscuité l'est aussi —, et un passager qui occupe ostensiblement deux places, sac déployé sur la banquette voisine, pendant que des dames debout s'accrochent aux barres. Un jour, j'ai fait la remarque. Poliment, je crois ; fermement, j'espère.

Ce n'est pas la personne assise qui m'a répondu. Ce sont deux voyageurs debout qui ont volé à son secours, pour m'expliquer que « ce genre de remarque », on savait très bien d'où cela venait, et que cela sentait l'extrême droite. Je n'avais pourtant rien dit de ce que ce passager était. Je n'avais parlé que d'un sac et d'une place. Ce sont eux qui ont vu une origine là où je ne voyais qu'une banquette. La racisation, ce matin-là, n'était pas de mon côté de la rame.

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Un péage à deux euros

Chacun connaît désormais l'affaire. Un adolescent de quatorze ans, que le quartier surnomme « La Douane », a installé sur les berges du canal Saint-Martin un péage de son invention : deux euros pour passer au sec, un jet de pistolet à eau pour les récalcitrants. Onze gardes à vue en un an, des vols signalés, des riverains excédés, et une presse qui s'est jetée sur l'histoire comme la misère sur le monde.

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Deux camps se sont aussitôt formés, avec cette promptitude française à transformer un fait divers en guerre de religion. D'un côté, ceux qui voudraient faire d'un gamin de quatorze ans un exemple national, et qui grimpent au rideau à chaque nouvelle garde à vue. De l'autre, une défense militante accourue au chevet du garçon, dont l'avocate — auteure d'un essai au titre programmatique, État de droit, ordre bourgeois — dénonce un « déluge de haine raciste » et annonce des plaintes en rafale. Les premiers veulent un spectacle. Les seconds veulent une absolution. Personne ne réclame la seule chose qui vaille : que l'ordre — l'ordre banal, ennuyeux, celui qui protège le passant, la commerçante et l'enfant — soit assuré sans commentaire. Le désordre a ses supporters ; l'ordre n'a plus que des gestionnaires.

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« Changez de voiture »

Autre scène, même ligne de métro. Trois adolescents chahutent dans une rame pleine : grands gestes, bousculades, cette gesticulation perpétuelle qui traite l'espace commun en cour de récréation. À force, l'un d'eux donne des coups — involontaires, dira-t-on, mais répétés — à ma fille de huit ans, coincée contre moi, qui n'ose rien dire. Je demande qu'ils se calment. Là encore, ce ne sont pas les adolescents qui me répondent : ce sont des adultes, dont deux jeunes femmes à l'indignation impeccable, qui prennent leur parti et me livrent le dernier mot de la sagesse contemporaine : je n'ai qu'à emmener ma fille dans une autre voiture.

Je suppose qu'elles pensaient bien faire. Mais qu'on mesure ce que la phrase contient. Elle ne conteste pas les coups : elle les tient pour un fait de nature, une intempérie, quelque chose qui tombe comme la pluie et devant quoi l'on s'abrite. Elle ne demande rien au fautif : elle assigne la victime à la fuite. Tocqueville avait décrit ce pouvoir « immense et tutélaire » qui « couvre la surface de la société d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes » — un État qui, en 2026, interdit la flambée dans trois cents communesplafonne les vide-greniers des particuliers et défend à un propriétaire de louer son propre bien, mais qui n'a plus rien à proposer à une enfant de huit ans, dans une rame de la ligne 2, que le déménagement perpétuel. Le despotisme doux a trouvé sa devise de wagon. Changez de voiture.

Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas

Bastiat fournit la grille. Ce qu'on voit : un gamin qui joue avec un pistolet à eau pendant la canicule — et l'on sourit, car enfin, c'est de son âge, et il fait si chaud. Ce qu'on ne voit pas : la vieille dame qui renonce au métro ; le commerçant qui ferme plus tôt ; la fillette qui apprend, à huit ans, que les adultes présents ne la défendront pas ; et tous ceux qui ne peuvent changer ni de voiture, ni de quartier, ni d'école. L'excuse est un produit de luxe. Elle se consomme en terrasse et se paie en rez-de-chaussée.

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Dans cette nouvelle livraison de la Liberty Academy, je passe en revue les éléments les plus importants de la philosophie du français Frédéric Bastiat. Essentiel pour comprendre la liberté.

Quant à la racisation, il faut la décrire pour ce qu'elle est : non pas une lecture du réel, mais un dispositif d'interdiction du réel. Son mécanisme tient en trois temps. Toute remarque sur un comportement est requalifiée en remarque sur une origine ; toute remarque sur une origine est un délit moral ; donc toute remarque est un délit moral. Il ne reste que deux issues : la soumission, ou le soupçon. Dans la rame comme au bord du canal, je n'ai jamais vu la race entrer dans la conversation autrement que par la bouche de ceux qui prétendent la conjurer. C'est bien commode : on ne répond pas à un homme qui parle d'une banquette ; on répond à l'extrême droite, et l'affaire est close.

Une vieille passion française

Cette tendresse de balcon pour le désordre des autres n'est pas neuve — elle est même, à la bien regarder, très française. Le bourgeois de 1862 pleurait déjà sur Gavroche depuis son fauteuil, et trouvait au gamin des rues une poésie qu'il n'aurait tolérée ni dans son escalier ni dans son omnibus. Mai 68 éleva la chose en doctrine : il est interdit d'interdire. Trente ans plus tard, Chevènement risqua le mot de « sauvageons » et faillit être excommunié par son propre camp ; cinq ans encore, et Jospin confessait sa « naïveté » devant l'insécurité, un soir de défaite. Un demi-siècle que la même famille de pensée découvre le réel tous les quatre ans, à chaque printemps électoral, avec la constance des hirondelles. Seuls les mots varient — sauvageons, incivilités, symptômes. La pratique ne varie pas : excuser d'abord, subir ensuite, se taire enfin.

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Pendant ce temps

Pendant que la terrasse débat, la capitale se vide. Paris perd environ dix mille habitants par an depuis dix ans, et ce sont d'abord des familles avec enfants — celles, précisément, qui ne peuvent pas s'offrir le luxe d'attendre que le symptôme social veuille bien grandir. On appelle cela voter avec ses pieds. C'est le seul scrutin dont personne ne conteste les résultats, et le seul dont personne ne veut lire le procès-verbal : il faudrait admettre que ces électeurs-là fuient moins le prix du mètre carré que l'école et la rame qu'on leur propose.

Dernier mot

Faut-il donc les plaindre, ces bobos qui subissent Hamza ? La question mérite une réponse honnête : non. Non, parce que la pitié est précisément la monnaie de l'excuse — plaindre quelqu'un, c'est encore refuser de le prendre au sérieux. Je préfère leur faire l'honneur de les traiter en adultes responsables de leurs idées : ils reçoivent livraison du monde qu'ils ont commandé. On ne peut pas théoriser vingt ans la culture de l'excuse et s'étonner qu'elle produise ce qu'elle a toujours produit — davantage de ce qu'elle excuse.

Ceux qu'il faut plaindre sont ailleurs. La fillette de la rame. La dame qui renonce au métro. Tous ceux qui n'ont pas d'autre voiture. Et — osons le dire — ce garçon de quatorze ans lui-même, onze fois placé en garde à vue et jamais arrêté au sens vrai du mot, c'est-à-dire jamais retenu par personne au bord de sa propre pente : il est la fabrication d'un État qui réglemente la cheminée du voisin et déserte sa mission première.

Une société libre ne demanderait pas pardon de protéger les siens. Elle tiendrait la sûreté pour le premier des services publics — celui qui conditionne tous les autres, l'école comme la terrasse. Elle laisserait les terrasses débattre : c'est leur charme. Mais elle n'assignerait personne, jamais, à changer de voiture.

Nous n'en sommes pas là. En attendant, entre Jaurès et Stalingrad, le métro continue de sortir de terre et d'enjamber le canal. C'est, je suppose, ce qui nous reste d'élévation.


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