Les géants de la tech devraient relire l’Histoire économique ; l’écosystème IA ne peut être bloqué sans provoquer une réaction.
Procès antitrust, révolte des utilisateurs, retour du self-hosting, modèles open source, souveraineté numérique : la contre-offensive commence déjà.

Comme Linux face à Microsoft dans les années 1990, une nouvelle génération d’IA ouvertes finira par fissurer les futurs monopoles cognitifs, qui devront devenir progressivement quasi gratuits puis ouverts. La guerre de l’intelligence artificielle ne fait probablement que commencer.
Le retour du vieux réflexe impérial
Les géants technologiques ont longtemps expliqué qu’ils construisaient un monde ouvert. Ils parlent désormais comme des propriétaires terriens découvrant soudain les joies du droit de passage. Toute infrastructure ouverte finit tôt ou tard par tenter de se transformer en péage privé.

Les chemins de fer américains l’avaient fait au XIXe siècle. Les opérateurs téléphoniques au XXe. Microsoft avec Windows dans les années 1990. Les plateformes numériques reproduisent simplement le cycle avec davantage de GPU et un marketing plus élégant.
Le discours, lui, ne change jamais vraiment. On ne ferme jamais un système “pour écraser la concurrence”. On le fait toujours pour “la sécurité”, “l’expérience utilisateur”, “la qualité”, ou “la lutte contre les abus”. Les féodalités numériques modernes parlent comme des départements juridiques sous anxiolytiques.
Microsoft avait déjà essayé
Les plus âgés se souviennent du procès antitrust contre Microsoft. À l’époque, l’entreprise de Redmond avait intégré Internet Explorer directement dans Windows afin d’étouffer Netscape. Officiellement, il s’agissait simplement d’améliorer l’expérience des utilisateurs. Officieusement, Microsoft avait compris qu’un navigateur pouvait devenir plus important que le système d’exploitation lui-même. Cela finit par un procès embarrassant et l’émergence de navigateurs gratuits.

L’histoire se répète aujourd’hui avec une fidélité presque émouvante.
Les premières fissures judiciaires apparaissent d’ailleurs plus vite que prévu. Microsoft fait déjà face à plusieurs enquêtes et plaintes liées précisément à cette logique d’intégration forcée entre cloud, IA et logiciels dominants. Le régulateur britannique (CMA) vient d’ouvrir une vaste enquête antitrust sur l’intégration de Windows, Office, Teams, Azure et désormais Copilot dans un même écosystème verrouillé.
Aux États-Unis, la FTC enquête également sur les accords entre Microsoft et OpenAI, sur les pratiques de bundling autour de Copilot et sur la manière dont Azure pourrait être utilisé pour enfermer les entreprises dans l’écosystème Microsoft. Même Google — pourtant peu connu pour sa passion du libre marché — avait déposé une plainte concernant les pratiques cloud de Microsoft avant de la retirer lorsque Bruxelles a ouvert sa propre investigation.
Les utilisateurs commencent eux aussi à attaquer. Une class action américaine accuse déjà Microsoft d’avoir artificiellement réduit la concurrence autour de ChatGPT via ses accords exclusifs avec OpenAI, ce qui aurait contribué à faire monter les prix et à réduire les alternatives disponibles.
Les concurrents, eux, dénoncent de plus en plus ouvertement les nouveaux mécanismes de verrouillage cognitif : Slack contre Teams hier, demain probablement des éditeurs IA contre Copilot, Gemini ou Apple Intelligence. Même Meta se retrouve déjà visé par des enquêtes européennes après avoir limité l’accès des IA concurrentes à WhatsApp tout en laissant son propre assistant circuler librement dans la plateforme.
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L’AI Act européen tente maladroitement de répondre à cette nouvelle réalité, mais il souffre du travers classique de Bruxelles : réglementer des empires technologiques étrangers que l’Europe n’a jamais réellement réussi à faire émerger chez elle. Pendant que les Américains construisent les modèles, les clouds et les interfaces cognitives mondiales, l’Union rédige des milliers de pages de conformité dont les principaux bénéficiaires risquent paradoxalement d’être… les grands acteurs déjà capables d’absorber ces coûts réglementaires.



