Dans le cadre du reportage du Courrier à Venise (à suivre dans nos colonnes), Thibault de Varenne dresse un rappel historique de ce qu'est la Biennale d'Art de Venise, et surtout de ses ambitions diplomatiques à l'heure où la réouverture du Pavillon russe fait polémique.

Depuis sa naissance à la fin du XIXe siècle, la Biennale de Venise est un sismographe sensible des séismes de la modernité, un théâtre d'ombres où la diplomatie s'écrit en filigrane sous le vernis des cimaises. Le tumulte éthique sans précédent qui ébranle l’édition 2026 — entre la démission fracassante du jury international, le boycott d’artistes de renom et le recours désespéré à un vote populaire — n'est pas un accident de parcours : c'est l'aboutissement logique d'une longue histoire où l'art a constamment servi d'arène au soft power et aux luttes géopolitiques mondiales.

I. Sous les pavés, la lagune : la leçon de 1895
L’histoire commence dans les fumées et les murmures du Caffè Florian. En 1893, Venise, intégrée depuis peu à une jeune Italie unifiée, cherche à conjurer son déclin économique et sa nostalgie d'ancienne puissance maritime. Sous l'impulsion du maire Riccardo Selvatico et d'un cénacle d'intellectuels, l'idée surgit de créer une « Exposition Internationale d'Art de la Cité de Venise ». Inaugurée le 30 avril 1895 dans les jardins de Castello — parc public aménagé sous l'occupation napoléonienne —, l’exposition s'ouvre sous le patronage du roi Humbert Ier et de la reine Marguerite de Savoie.
Dès ce premier acte, Venise invente ce qui fera sa légende : un savant mélange d'académisme, de diplomatie douce et de scandale calculé. Les chiffres témoignent d'un succès immédiat : 285 artistes venus d’Europe présentent 516 œuvres devant une foule de 224 000 visiteurs éberlués. Mais c'est une controverse picturale qui scelle le destin médiatique de l'événement. La toile L'Ultimo Convegno de Giacomo Grosso, représentant un cadavre entouré de courtisanes nues, provoque l'anathème du clergé vénitien. Isolée dans une pièce dérobée, l’œuvre pique la curiosité du public qui s'y presse et lui décerne, par référendum populaire, le prix de l'exposition. Venise comprend alors une vérité fondamentale : le scandale est le meilleur vecteur de sa visibilité internationale.
II. L'invention du cadastre géopolitique (1907-1914)
Dans ses premières années, la Biennale se cantonne au Pavillon Central, un édifice de style Liberty initialement nommé "Pro Arte". Mais face à un afflux qui dépasse les 300 000 visiteurs dès 1899, l'institution prend en 1905 une décision architecturale majeure : elle suggère aux nations participantes de bâtir leurs propres pavillons permanents dans les Giardini.
C'est la naissance d'un système de représentation nationale unique au monde, qui transforme les jardins vénitiens en une carte géopolitique miniature. La Belgique ouvre le bal en 1907, imitée en 1909 par la Grande-Bretagne (qui convertit un modeste café-restaurant de style néo-classique édouardien), l'Allemagne et la Hongrie, puis la France en 1912 et la Russie impériale en 1914. Cette configuration transforme l’exposition en un « super-salon » de l'ère coloniale. Sous couvert de fraternité artistique, les Giardini deviennent un champ de bataille symbolique où chaque puissance européenne dresse ses murs pour affirmer sa souveraineté culturelle.
III. La « Genève des Arts » à l'ombre du faisceau (1930-1945)
Le tournant le plus sombre — et le plus instructif — de l'institution survient en 1930. Par décret, le régime fasciste de Benito Mussolini arrache la Biennale à la municipalité vénitienne pour la placer sous la tutelle directe de l'État et du ministère de la Culture populaire. Le Comte Giuseppe Volpi di Misurata, figure de proue du capitalisme d'État fasciste, prend la tête de l'institution.


