L'humeur de Veerle Daens : Ruffin rattrapé par la patrouille (de gauche)

L'humeur de Veerle Daens : Ruffin rattrapé par la patrouille (de gauche)


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Veerle Daens revient sur les polémiques qui entourent la publication de la bande dessinée hagiographique de François Ruffin, Picardie Splendor.

Chers spoliés de la République, chers contribuables fatigués,

S’il est une spécialité bien française que le monde entier nous envie (ou observe avec une fascination horrifiée), c’est notre capacité à produire, à intervalles réguliers, de grands prêtres de la morale publique convaincus d’avoir reçu pour mission divine de « réparer » le peuple. Et cette semaine, c’est sur le cas de François Ruffin, député-reporter de la Somme et scénariste de son propre culte, que mon regard s’est posé.

Le 7 mai dernier, notre tribun picard a publié sa bande dessinée, Picardie Splendor. Pour la modique somme de 17 euros — de l'argent bien réel, lui, qui ne souffre d'aucune dévaluation idéologique  —, le lecteur est invité à contempler les pérégrinations de saint François de la Somme, descendant de son piédestal parlementaire pour écouter « le bruit de l'époque » dans les bars, les trains et les cités d’Amiens.

Mais avant d'entrer dans les bulles, un détour géographique s'impose.

Le mystère de la Providence

Il y a quelque chose de fascinant dans les eaux de la Somme, ou plus précisément dans les couloirs du lycée de La Providence, à Amiens. C'est là, dans cette vénérable institution jésuite, qu'ont été formés deux des plus grands acteurs de théâtre politique de notre époque : Emmanuel Macron et François Ruffin.

Certes, ils n'ont pas choisi les mêmes costumes à la sortie des coulisses. L’un a opté pour le costume trois-pièces de banquier d’affaires devenu monarque technocrate  ; l’autre pour la veste en cuir élimée de l’ami des humbles, savamment décoiffé pour faire « vrai » sur les plateaux. Mais ne vous y trompez pas : la partition est la même. C’est le même mépris de classe, la même condescendance théâtrale, le même besoin pathologique d'expliquer aux illettrés d’en bas comment ils doivent vivre, penser et voter.

Là où Emmanuel vous explique, l'œil humide et le verbe haut, que si vous traversez la rue vous trouverez un emploi (sans voir que l'État a lui-même miné la chaussée de taxes), François, lui, descend dans l'arène pour vous tapoter l'épaule, recueillir votre détresse comme on collectionne des papillons exotiques, et la revendre sous forme de roman graphique hagiographique. C'est du "tourisme social" à grande échelle. L'un veut gérer votre vie par décrets, l'autre par des leçons de morale dessinées. Deux visages d'un même absolutisme professoral.

Picardie Splendor ou le complexe du sauveur en 2D

En ouvrant Picardie Splendor, on s'attendait à du American Splendor — cette œuvre brute où Harvey Pekar décrivait la banalité magnifique et désespérée du quotidien. On se retrouve avec du Ruffin au Congo.

L'album est une merveille de paternalisme qui a réussi l'exploit de faire hurler de rage toute la gauche radicale, celle-là même qui pensait avoir trouvé en Ruffin son Messie anti-Mélenchon. Et pour cause! Les planches transpirent le complexe du « sauveur blanc » venu évangéliser les banlieues. Entre deux portraits de militants caricaturés — mention spéciale à la figure de la femme noire représentée sous le stéréotype éculé de l'éternelle colérique (angry Black woman)  —, notre député-phare se met en scène dans des postures d'une ironie libertarienne absolument délicieuse.

Prenons cette scène, déjà culte sur les réseaux sociaux : lors d'un contrôle au faciès subi par un jeune d'origine immigrée, Ruffin-le-rebelle, l’homme qui voulait « renverser la table », intervient... pour demander au jeune de « respecter la police ».

C'est là que le masque tombe. Pour un libertarien, l’agression de l'État et de ses agents sur un individu libre est le mal absolu. Mais pour notre socialiste picard, l'État reste le berger suprême. Que la police harcèle les citoyens? Certes. Mais que le citoyen reste poli et déférent face au monopole de la violence légitime! Le gauchisme de tribune s’arrête là où commence le respect de l'autorité préfectorale. On ne critique pas le fouet, on demande juste qu'il soit agité avec courtoisie.

Et que dire de ce passage fantastique où notre héros national assiste à une discussion où un quidam formule des remarques ouvertement racistes, et où François... ne dit rien. Il écoute, il encaisse, il passe son chemin. Le courage tribun s’évapore dès qu'il s'agit de bousculer un électeur potentiel de Flixecourt. Le « sauveur » ne s’active que si les caméras (ou les dessinateurs) sont bien positionnées pour immortaliser sa grandeur.

La vanité du "Député-Reporter"

La vérité, c'est que la politique spectacle a besoin de ces fictions. François Ruffin s'est rendu compte qu'écrire un programme politique sérieux ou proposer des lois économiquement viables demandait trop d'efforts — et de toute façon, ses 4 000 amendements ont tous été rejetés par la machine bureaucratique de l'Assemblée. Alors, il fait ce qu’un produit de La Providence fait de mieux : du théâtre.

Après avoir joué au footballeur amateur en portant un maillot vert dans l'hémicycle pour faire « peuple » (et écoper d'une amende qu'il a immédiatement transformée en opération de communication) , le voici qui se rêve en Tintin du prolétariat.

Mais les prolos, mon cher François, n'ont pas besoin qu'on dessine leurs malheurs pour que vous puissiez briller dans les dîners parisiens de l'éditeur Les Arènes. Ils n'ont pas besoin de votre paternalisme déguisé en empathie. Ce qu’ils veulent, c’est qu’on leur foute la paix. Qu'on baisse leurs impôts, qu'on supprime les réglementations absurdes qui étouffent leurs commerces, et qu'on arrête de les regarder comme des enfants attardés qu'il faut guider, que ce soit vers le CAC 40 de Macron ou vers le travaillisme d'antichambre de Ruffin.

En attendant 2027, on conseillera à François Ruffin de relire de vrais classiques de la liberté. Et s'il veut vraiment comprendre la Picardie, qu'il pose ses crayons. Les marchés libres n'ont pas besoin de scénaristes, et les gens ordinaires se passent très bien de metteurs en scène.


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