Et si les signataires de la tribune anti-Bolloré et la direction de Canal+ pratiquaient, sans le savoir, exactement la même chose ? L'affaire Bolloré dit moins sur Vivendi que sur un pays qui a perdu, en deux siècles, l'art de disputer sans bannir.

Il existe des objets parfaitement innocents qui se retrouvent, sans avoir rien demandé, sans avoir rien fait pour cela, au cœur d'une époque dont ils n'ont pas voulu, et le petit jeu de cartes allemand qu'on appelle Skyjo, vendu à vingt millions d'exemplaires depuis 2015 dans une indifférence familiale et tranquille, vient d'y entrer cette semaine. Trois cartes, deux cents euros la collection complète, une partie qui dure vingt minutes et qu'on rejoue au coin du feu. Voilà l'instrument qu'une mouvance militante française a cru, lundi, devoir frapper d'interdit, au motif qu'il appartiendrait à Vincent Bolloré. La rumeur est fausse — Skyjo n'a aucun lien capitalistique avec le groupe Vivendi — mais elle a circulé, sérieusement, fébrilement, presque pieusement, dans les recommandations militantes adossées à la tribune « Zapper Bolloré ». Voilà où nous en sommes. Le réflexe d'excommunication est devenu si automatique qu'il ne prend plus le temps de vérifier ses cibles. Il les présume.
Tout l'épisode tient peut-être dans cette image. Une tribune signée d'abord par six cents professionnels du cinéma, publiée dans Libération le 11 mai. Une riposte de Maxime Saada, patron de Canal+, annonçant dimanche dernier la mise sur liste noire des signataires. Deux mille noms supplémentaires depuis lors, soit la mécanique ordinaire de l'incendie. Une condamnation, mercredi, du journaliste Jean-Baptiste Rivoire à verser 142 500 euros à Canal+ pour avoir parlé dans un documentaire critique du groupe en violation d'une clause de confidentialité. Et, dérisoirement posé au milieu de tout cela, un jeu de cartes injustement soupçonné. La France de 2026 ne sait plus parler à ses ennemis. Elle ne sait plus que les bannir, en gros et en détail, avec cette espèce d'ardeur de mouton qu'on lui a vue dans bien d'autres affaires.

La symétrie qui dérange
On lit ces jours-ci, dans la presse de gauche, que le collectif Zapper Bolloré défend la pluralité contre la concentration ; on lit dans la presse de droite que Maxime Saada exerce un droit légitime de réplique économique. Les deux camps ont raison sur leurs prémisses, et tort sur leur méthode commune, qui est de croire qu'on combat un adversaire en publiant son nom dans une colonne. L'instrument, ici, est le même de part et d'autre — la liste, le pilori, l'ostracisme — quelles que soient les robes qu'on lui passe. Les Américains appellent cela, sans euphémisme, naming and shaming. Les Français, autrefois, l'appelaient l'épuration. Nous avons changé le mot. Nous n'avons pas changé la pratique.
Il aurait suffi, pour rendre la tribune incontestable, qu'elle exige l'application stricte du droit de la concurrence à Vivendi-Bolloré, ou qu'elle conteste devant l'Arcom les conditions d'attribution des fréquences. Il aurait suffi, pour rendre la riposte de Saada incontestable, qu'il fasse savoir que Canal+ ne renouvellerait plus les contrats de celles et ceux qui violent leur clause de confidentialité. Au lieu de quoi, chacun a choisi la voie courte. La voie courte est aussi, par hasard, la plus médiatique, la plus virale, la plus narcissiquement gratifiante. Et c'est par là qu'elle s'auto-entretient, qu'elle se reproduit, qu'elle fait des petits.
Ce que Tocqueville aurait diagnostiqué
Tocqueville, en 1840, dans le tome second de De la démocratie en Amérique, redoutait ce qu'il appelait « l'espèce d'oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ». Non pas la tyrannie d'un César, non pas le tyran nommément et publiquement identifié contre qui l'on dépose une plainte, qu'on assassine au coin d'une rue ou qu'on chasse par les votes — mais une oppression infiniment plus subtile, plus moelleuse, plus impalpable : celle du conformisme social armé. Le pouvoir, écrit-il dans une phrase qu'on devrait apprendre par cœur, « ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».

L'affaire Bolloré offre une illustration plus moderne, et plus déprimante. Le berger, désormais, n'est plus l'État : ce sont nos pairs. Le pouvoir d'humilier appartient maintenant aux comités de signataires, aux tribunes collectives, aux campagnes de boycott croisé. Personne, dans cette histoire, ne dépose plainte. Personne ne saisit le juge. Tout passe par la mise au pilori, laquelle, étant collective, n'engage individuellement personne. C'est exactement le mécanisme que Tocqueville voyait poindre. Le citoyen démocratique ne craint plus le souverain : il craint son voisin. Et son voisin, dans la France de 2026, est un compte anonyme sur X qui retweete des listes.
Je suppose que les inventeurs de la Déclaration des Droits de l'Homme, qui pensaient en finir avec les lettres de cachet de l'absolutisme, n'avaient pas imaginé que la République remplacerait un jour la lettre de cachet par la lettre ouverte. La forme a changé. Le fond, à le bien regarder, a beaucoup moins changé qu'on l'imagine.
Bastiat : ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas
Frédéric Bastiat publia en 1850, quelques mois avant sa mort, un opuscule devenu classique : Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. L'idée est limpide. Derrière chaque effet visible de l'action politique, il existe un effet invisible, souvent plus important, qu'on doit s'astreindre à voir. C'est la discipline élémentaire de l'économiste, de l'historien, et, j'oserais le dire, du citoyen qui ne se laisse pas mener par les images.
Appliquons Bastiat à la querelle Bolloré. Ce qu'on voit : un milliardaire qui détient Le JDD, Paris Match, Europe 1, CNews, Canal+, Hachette Livre. Une concentration médiatique réelle, dont aucun libertarien sérieux ne nierait qu'elle pose une question — moins de pluralité, plus de capitalisme de connivence, le risque permanent d'une voix qui devient un chœur. Ce qu'on voit aussi : six cents puis 2 600 professionnels du cinéma qui exercent leur droit de protester. Très bien.
Mais ce qu'on ne voit pas est plus instructif, et plus dérangeant pour les signataires eux-mêmes. On ne voit pas que la concentration Bolloré est, pour une bonne part, le fruit direct d'une politique culturelle française qui a fragilisé les indépendants par cinquante ans de subventions sélectives, de chronologie des médias rigide, et de quotas qui rendent la production indépendante non rentable sans accord avec un groupe puissant. On ne voit pas, surtout, que la tribune des six cents est portée majoritairement par des professionnels qui doivent leur carrière au système subventionné qu'ils dénoncent en bout de chaîne — étrange position, à vrai dire, que de mordre l'aval d'un fleuve qu'on a soi-même contribué à creuser. On ne voit pas, enfin, que la véritable solution à la concentration n'est pas le boycott, instrument moralement séduisant et économiquement inopérant, mais la déconstruction patiente du capitalisme de connivence à la source : le code du cinéma, les obligations d'investissement, les seuils anti-concentration, l'abandon — qui demanderait du courage — du modèle subventionnel français.
Aucune de ces propositions ne figure dans la tribune. Aucune. La tribune ne demande rien à l'État, qui pourtant est le coproducteur principal du système Bolloré. Elle ne demande rien au législateur. Elle ne demande qu'une chose, à un consommateur supposé docile : qu'il achète moins de Skyjo, et qu'il regarde moins CNews. Ce qu'on appelle, depuis Hayek, la privatisation de la justice sociale, son externalisation morale au consommateur, et son abandon politique aux fabricants d'humeurs.

Petite généalogie française du bannissement
Il faut le dire posément. La France n'a pas, dans son histoire moderne, de tradition libérale de la dispute : elle a une tradition jacobine du verdict. La Convention de l'an II proscrit les Girondins, puis les Hébertistes, puis les Dantonistes — tous publiquement, tous nominalement, tous au moyen d'une procédure collective qui se passait des tribunaux et faisait du décret le tribunal. L'épuration de 1944-1945 reproduit la mécanique sur un autre objet, dans une légitimité dont aucun esprit honnête ne contesterait l'urgence, mais avec les mêmes procédés. Les listes d'« intellectuels d'extrême-droite » des années 1990, les pétitions de l'an 2000, les callouts des années 2020 obéissent au même schéma. Pas de procès, pas de procédure contradictoire, pas de droit à la défense. Une liste. Un nom. Une exclusion.
L'épisode Zapper Bolloré est, en ce sens, profondément français. Il ne nous apprend rien sur Bolloré que nous ne sachions déjà. Il nous apprend que les habitudes intellectuelles d'un peuple sont plus tenaces que ses régimes politiques. Nous avons changé six fois de Constitution depuis 1789. Nous n'avons jamais changé notre rapport à la dissidence. Nous la traitons aujourd'hui comme nous la traitions sous la Restauration : par la liste, le pamphlet, et l'ostracisme de salon. Seuls les noms varient, et la qualité des salons.
Pendant ce temps, la France perd six mille vies
Pendant que la Croisette s'enflamme, l'Insee publiait, dans une indifférence presque totale, son Bilan démographique 2025. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le solde naturel français est négatif. Six cent quarante-cinq mille naissances. Six cent cinquante et un mille décès. Déficit de six mille. L'indicateur conjoncturel de fécondité est tombé à 1,56 enfant par femme — un niveau qui n'avait été atteint qu'en 1918, à un moment où le pays se vidait dans les tranchées. Nous y sommes revenus sans guerre, sans famine, sans épidémie. Par notre seul fait.
L'information est passée presque inaperçue. Aucune tribune. Aucun collectif. Aucune liste de signataires. C'est pourtant la donnée la plus politique de la décennie, celle qui rend obsolète, presque honteuse, la quasi-totalité du débat public français — aucune des grandes promesses françaises (modèle social, retraites, sécurité, défense, civilisation tout court) ne tient sans renouvellement démographique. Pendant qu'une partie du pays signait des pétitions contre Vincent Bolloré, et qu'une autre partie répondait par des contre-listes, le pays a, statistiquement, commencé à mourir.
Voilà la mesure exacte de notre crise. Ce n'est pas que nous soyons trop conservateurs ou trop progressistes, trop à droite ou trop à gauche, trop colériques ou trop apaisés. C'est que nous sommes devenus collectivement incapables de hiérarchiser. Nos élites, à gauche comme à droite, dépensent leur énergie morale sur des batailles d'excommunication qui n'engagent ni leur réputation profonde, ni leur portefeuille, ni leur conscience. Le sujet véritable — celui qui décidera si nos enfants vivent en France ou ailleurs, et si nos petits-enfants y naissent — n'a, lui, aucun signataire célèbre. Aucune star à Cannes ne le porte. Aucun patron de chaîne ne menace de le bannir. Il dort dans les colonnes ennuyeuses de l'Insee, qui sont aussi peu lues que les épîtres de saint Paul.
Dernier mot
Une société libre saurait défendre Vincent Bolloré sans aimer Vincent Bolloré. Elle saurait dire à Maxime Saada qu'il a tort de blacklister, et aux signataires de la tribune qu'ils ont tort à leur tour. Elle saurait surtout, et c'est le plus difficile, accepter que celui qui pense différemment de nous a peut-être, sur certains points, raison. C'est l'humilité tocquevillienne. C'est, plus simplement, la civilité d'un peuple adulte qui n'a pas peur du désaccord, et qui n'a pas besoin d'exclure pour se sentir lui-même.
Nous en avons perdu jusqu'au goût. Reste à savoir si nous le retrouverons avant que les enfants que nous n'avons pas faits ne nous laissent seuls avec nos listes.
