Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a décidé de retourner le portrait du Président de la République dans son bureau, "tant que la République n'était pas en capacité de corriger les inégalités". On ne peut mieux illustrer l'atomisation en cours de notre démocratie sous l'effet d'une croyance despotique selon laquelle le rôle de l'État est d'organiser la société - croyance autant répandue à gauche qu'à droite.

Le maire de Saint-Denis (déjà évoqué dans nos colonnes) vient de recevoir un courrier du Préfet de Seine-Saint-Denis lui demandant de remettre à l'endroit le portrait du Président de la République retourné dans son bureau en signe de protestation contre les inégalités dans la République.

Nous en sommes arrivés là : payer des Préfets (ce qui n'est pas une sinécure, car les émoluments peuvent dépasser les 10.000€ nets, sans compter le logement de fonction, la voiture, le chauffeur, le personnel de maison) pour demander aux maires de mettre des photos dans le bon sens. Dans cette longue chute de la France, la vie de la République devient dérisoire.
Les propos de M. Bagayoko constituent une sorte d'hymne à l'avachissement français dont le parti qu'il représente est l'un des champions : jugez du peu !
Dans une interview diffusée lundi sur LCI, M. Bagayoko a expliqué que cela "relevait de la symbolique". Il a expliqué qu'il avait décidé de laisser le portrait présidentiel retourné "tant que la République n'était pas en capacité de corriger les inégalités".
Le maire très médiatisé de Saint-Denis, en campagne pour l'élection de Jean-Luc Mélenchon en 2027, dit attendre "l'avènement d'une gauche de rupture et d'un nouveau président".
Le point de droit est intéressant. Accrocher le portrait du Président de la République ne relève d'aucune obligation pour un maire. Il s'agit d'un "usage républicain", d'une marque de respect pour les institutions en quelque sorte. C'est une façon de rappeler à tous que la République est respectable et que son bon fonctionnement nous concerne tous, nous engage tous. On se souvient ici que Jean-Jacques Rousseau avait posé le principe de la volonté générale qui suppose l'engagement de chacun pour que la société fonctionne de façon démocratique. Accrocher le portrait du Président dans son bureau est, pour un maire, une façon de manifester cet engagement - manifestation essentielle pour un édile qui dirige l'échelon démocratique premier de notre régime politique et qui, à ce titre, constitue un exemple.
En subordonnant cette marque de respect à une condition politicienne et partisane (qui plus est extrêmement vague et générale), en l'espèce "supprimer les inégalités", le maire de Saint-Denis ne pouvait mieux illustrer la fragmentation en cours de la société française, de son corps électoral, qui constitue la preuve la plus flagrante de notre avachissement collectif. Que signifie-t-il, ce maire, par ses propos, si ce n'est que son respect pour l'ordre collectif n'existe que dans la mesure où le collectif adhère à son projet ? En revanche, si LFI n'est pas majoritaire dans le pays, il remet en cause la force de la loi et le respect des institutions.
Chacun a bien compris le projet politique de LFI et sa nature à la fois totalitaire et violente.
Le problème n'est pas là, au fond. Le problème tient plutôt à la participation (paradoxale, nous allons le voir) de LFI à l'avachissement français, où l'idée d'un engagement collectif disparaît au profit d'une affirmation individualiste. Le maire de Saint-Denis subordonne son engagement démocratique à une politique égalitariste. Ailleurs, un autre maire subordonnera son engagement à une autre condition, à un autre projet. Tous ces misérables pitres donnent aux citoyens le signal que les institutions ne nous unissent plus, qu'il n'y a plus d'intérêt général, et qu'au fond respecter les règles collectives n'est plus nécessaire. Ce qui compte, c'est l'affirmation de ses opinions personnelles et la défenses de ses marottes particulières, sans considération des autres.
L'ironie de l'Histoire tient évidemment au fait que LFI est un parti qui dénonce l'individualisme grandissant dans notre société. Et nous comprenons que le premier producteur de l'individualisme dans notre pays, c'est la gauche insoumise elle-même, avec son projet infantilisant.
Car donner le signal aux citoyens, spécialement dans les communes où le niveau d'éducation moyen des électeurs est parfois faible... - donner le signal, dis-je, que la vie démocratique n'oblige pas à un respect des institutions et autorise chacun à lier l'obéissance à la loi au triomphe de ses opinions, c'est flatter l'infantilité de ces électeurs. La volonté générale se réduirait au triomphe des idées de chacun, et si mes idées ne triomphent pas, j'aurais le droit de ne plus respecter les institutions de mon pays. Les enfants qui tapent du pied jusqu'à ce que leur maman cède à leurs caprices ne pensent pas autrement.
Et quelles idées portées par LFI ! Le Président serait responsable, si j'en crois M. Bagayoko, des "inégalités" (mot fourre-tout qui ouvre la porte à la jalousie généralisée, à la violence mimétique très bien décrite par René Girard), et il aurait pour mission de les réparer, il ne tiendrait son autorité que par son engagement dans ce projet totalitaire, déjà tenté par des figures de légende comme Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, avec des millions de morts à la clé.
Si je résume la position de M. Bagayoko, s'il existe des gens en difficulté en France, c'est la faute du Président. Celui-ci, avec sa baguette magique, doit réparer les dégâts. Au fond, l'individu ne serait pas responsable de son destin. Il serait juste un pion que le Président bouge comme il le souhaite. Si le pion est aujourd'hui malheureux, c'est parce que le Président est méchant. Que le Président fasse preuve de gentillesse, et le pion retrouvera un destin heureux.
Imaginer que, dans une société complexe, millénaire, "développée", les destins individuels dépendent d'un seul homme relève évidemment d'une vision à la fois naïve et démente. Nous retrouvons ici la croyance avachie qui domine la société française : nous ne pourrions rien sur nos propres vies, nous ne serions responsables de rien, et seul le Président de la République pourrait changer le cours de nos existences.
Le fait qu'un maire, qui est localement investi de pouvoirs importants véhicule médiatiquement ce genre de mensonges et de manipulations, illustre en soi l'effondrement qui nous frappe, et dont le gauchisme mélenchoniste en est un important facteur. Il fut un temps où le marxisme dénonçait l'aliénation du travailleur par le salariat et appelait à son émancipation. Désormais, ceux qui se réclament de Marx prônent le salariat obligatoire et appellent chacun à "démissionner" de sa responsabilité individuelle pour attendre le salut d'un homme seul, le Président.
C'est le despotisme tutélaire que Tocqueville avait décrit dans le tome 2 de la Démocratie en Amérique :
« Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres [...]. Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux »
Ce que M. Bagayoko revendique n'est rien d'autre qu'un modèle où le pouvoir tutélaire subventionne chacun, sans effort, pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs avec un visage doux et prévoyant (tant que le citoyen se tient tranquille bien sûr, car dès qu'il bouge, on sort les LBD).
On ne peut mieux définir l'appel à la servitude volontaire.
Je sais que des gens qui s'imaginent être "de droite" dénonceront un nouveau "séparatisme" venu de LFI. Mais ces prétendus "droitards" peuvent-ils vraiment donner des notes à M. Bagayoko ?
Lorsqu'un Bruno Retailleau critique l'état de droit parce qu'il empêche un gouvernement de transformer l'État en instrument politicien et partisan, il appelle lui-même à la fin des institutions impartiales, et il entre lui-même en voie de soumission des institutions à des volontés particulières. De ce point de vue, Bruno Retailleau a annoncé un Bagayoko.
Lorsque des partis qui se prétendent de droite reprennent à leur compte le mythe selon lequel l'État protégerait et devrait mener des politiques sociales pour préserver la cohésion sociale (alors que la cohésion d'une société repose sur les solidarités spontanées que l'intervention de l'État javellise méthodiquement), ils reprennent à leur compte le même paradigme despotique de M. Bagayoko : seul les décisions venues du haut peuvent améliorer le sort du peuple.
On connaît ce mythe, c'est celui de la présomption fatale : les gens seraient des idiots, et ils auraient besoin d'une clique d'énarques et de polytechniciens pour vivre mieux. Depuis cinquante ans, nous vivons quotidiennement la démonstration du contraire, puisque l'expansion permanente de la réglementation, de la bureaucratie, neutralise chaque jour un peu plus notre capacité à vivre et à désirer notre liberté, en absorbant notre énergie dans l'exécution de tâches stupides, souvent surréalistes et de moins en moins efficaces. Je rappelle ici le désastre de l'ANTS pour en donner un exemple.

Malgré l'évidence de l'incompétence étatique, des gens prétendument de droite (je pense en tout premier à des Xavier Bertrand, des Eric Ciotti, des Jean-Philippe Tanguy) amusent la galerie en dénonçant LFI, mais assument leur parfait alignement sur le paradigme gauchiste de Mélenchon selon lequel, vu les défaillances du petit peuple, un État fort, interventionniste, dirigé par une élite de diplômés, est la condition de survie pour les Français.

Et l'avachissement des Français se poursuit.
Tenez bon, mes amis, et ne déléguez à personne la conduite de votre destin.
