Non, M. Macron, être binational, ce n'est pas être les deux à la fois

Non, M. Macron, être binational, ce n'est pas être les deux à la fois


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Emmanuel Macron lance une nouvelle polémique sur la binationalité. Une fois de plus, un Président français renonce à dire que vivre en France, qui plus est avec des papiers français, oblige à respecter des règles que chacun ne peut choisir.

À Nairobi, Macron a donc relancé une polémique sur la question de l'intégration. Voici ce qu'il a déclaré à Brut Afrique :

«Mon message à la diaspora, c'est ça, personne ne vous l'enlèvera. Et donc vous êtes totalement françaises et français et totalement algériens, marocains, nigérianes, béninoises, kényans, etc... (...) C'est un trésor et c'est une chance. Pour vous, c'est d'aller au bout de chacune de ces cultures, de ces ancrages. C'est une chance pour les entreprises ou l'État qui vous embauche, et c'est un démultiplicateur d'opportunités parce que l'Afrique est une terre d'opportunités extraordinaires»

On ne pouvait trouver meilleure formule pour cliver, jeter de l'huile sur le feu, et relancer des polémiques sans fin. Un Président est-il dans son rôle lorsqu'il provoque de cette façon ?


Sur le fond, Macron a choisi de répondre, en Afrique, à ses détracteurs français qu'il qualifie évidemment "d'extrême droite". Toute idée selon laquelle être français suppose de s'intégrer à une communauté existante, avec ses règles propres, est forcément d'extrême droite. De même que toute idée selon laquelle un Français peut se comporter comme chez lui à l'étranger est une idée colonialiste, donc d'extrême droite. Le "en même temps" est d'abord le "deux poids deux mesures".

Derrière tout cela, il y a une immense hypocrisie propre à l'enfant des beaux quartiers qui ne croise jamais d'immigré en France, ni d'étrangers à l'étranger : confiné aux lieux internationaux luxueux et protégés, la vie quotidienne lui est inconnue, fait éventuellement l'objet de notes théoriques de la part d'un conseiller ou d'un diplomate tout aussi éloigné de la réalité quotidienne et ordinaire que lui, mais rien de plus. Macron parle d'un monde théorique, du monde tel qu'il le conçoit, et non tel qu'il existe. Je suis assez convaincu qu'il ne supporterait pas plus de cinq minutes de vivre au milieu du monde qu'il souhaite aux autres.

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Dans la lignée abstraite et très aristotélicienne du "en même temps", Macron explique donc que l'on peut être 100% français et 100% étranger, soit un humain augmenté à 200%. La formule est très rhétorique, et ne vaut pas forcément beaucoup plus qu'une astuce de communication pour cliver et donc :

  • faire parler de lui, au besoin selon le principe : "qu'ils me détestent pourvu qu'ils me craignent"
  • diviser la société pour mieux régner, selon une méthode suivie en tout temps par le personnage

Néanmoins, cette formule rejoint la mythologie ambiante selon laquelle l'humanité serait une grande famille universelle dont toutes les branches seraient interchangeables. L'expérience montre pourtant qu'une société où l'excision est un rite courant est moins désirable qu'une société où les femmes ne sont pas discriminées ni flétries. Mais qu'importe ces détails pour ceux qui ne seront jamais exposés aux risques ordinaires d'une société multiculturelle ? Le mythe du "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" ne mange pas de pain tant qu'il n'atteint pas les rives du 7è arrondissement, et tant qu'il ne demande pas aux habitants de ces quartiers d'adapter leur mode de vie à une culture qui n'est pas la leur.


Je sais que beaucoup de lecteurs vont mal interpréter ces propos et me prêter des intentions que je n'ai pas. Je précise illico que je suis entrepreneur et recruteur. Je partage l'idée, lancée par Macron, selon laquelle l'Afrique est une terre d'opportunités, sous certaines conditions et dans une certaine mesure.

Personnellement, quand je veux recruter un candidat qui ne commet pas de faute d'orthographe en français, je vais en priorité piocher dans le vivier des jeunes Africain(e)s (le plus souvent, statistiquement, dans les pays chrétiens pour les raisons que je vais expliquer) titulaires d'un baccalauréat décroché dans une école privée. Car les écoles privées catholiques d'Afrique appliquent encore les standards du baccalauréat français des années 80, l'équivalent de la 2CV éducative : rustique, spartiate, mais solide et adaptée à tous les climats et tous les terrains.

N'en déplaise aux racistes de tous poils qui continuent à imaginer que l'Africain moyen est un sauvage inculte quand le Français moyen est un Dieu de la pensée. La réalité est inverse. Les Français ne mesurent pas forcément qu'ils subissent un terrifiant effondrement cognitif, quand les Africains investissent dans l'apprentissage, la formation, la culture, et d'abord dans la culture française lorsqu'ils appartiennent à notre zone d'influence.


Il n'en reste pas moins que je suis devenu binational français et "belge" (Liégeois, en vérité, mais cette nationalité n'est plus reconnue depuis 1815) vers l'âge de douze ans, et que je me suis installé en France à dix-sept ans. C'était en 1986.

J'ai toujours considéré que cette émigration m'obligeait. Des choses m'agaçaient en France. Et je dirais que, le temps passant, de plus en plus de choses m'agacent dans ce pays. Mais j'ai toujours considéré que j'étais un "hôte" (même si je suis Français de sang), accueilli dans une société millénaire, et qu'il m'incombait de m'intégrer à elle, dans le respect de mes droits, bien entendu.

Tout arrivant vit ce dilemme : jusqu'où renoncer à nos habitudes, nos moeurs, nos croyances, bref, notre identité, pour nous intégrer aux autochtones, sans avoir l'impression d'être nié ou victime de discrimination fondée sur l'origine ? C'est un sujet complexe, sensible, que le bon Henri-IV avait traité, mine de rien, par son édit de Nantes.

Lorsqu'un migrant veut rester lui-même, il a toujours envie de garder un espace privé où sa pratique personnelle, son mode de vie, n'est pas soumis aux obligations "publiques" du pays qui l'accueille. Je le répète, Henri-IV l'avait compris : il faut, sur ses sujets d'identité, ménager la chèvre de l'identité collective qui impose ses règles, et le chou de l'identité individuelle qui aime préserver certaines zones si personnelles.

Pour le reste, il m'a toujours semblé évident que, si je choisissais de venir vivre en France, c'était au minimum par intérêt pour les avantages de cette société, et souvent par amour de ce qu'elle était. Quand on fait un choix d'intérêt, on en assume le prix : on respecte les gens qui y vivent et on ne fait pas obstacle à leur harmonie culturelle, quoi qu'on en pense.


Parce qu'Emmanuel Macron n'a jamais vécu dans des quartiers difficiles, il n'a jamais entendu cette phrase terrible dans la bouche d'une certaine immigration : "France, pays de merde."

Là encore, je veux dédramatiser cette phrase que la presse poubelle de Bolloré tend spontanément à présenter comme une sorte de refrain obligé dans les "quartiers". En réalité, les immigrés ou enfants de l'immigration qui la prononcent sont minoritaires. Très minoritaires dans l'orchestre général de l'immigration, mais minoritaires aussi parmi les Arabes eux-mêmes, qui sont statistiquement les principaux producteurs de ce rejet.

Exemple : les Kabyles, qui ne sont pas Arabes, ne prononcent jamais, à ma connaissance, ce genre de phrase. Je n'ai jamais entendu de sub-saharien le dire. J'ai en revanche entendu plusieurs Arabes d'Afrique du Nord la prononcer sans état d'âme, et plutôt deux fois qu'une. Mais au sein même de la communauté arabe, cette phrase est minoritaire.

Cependant, elle existe, elle est répandue, et c'est inacceptable. Quand on est binational, on est l'obligé de deux cultures, particulièrement de celle qui a accueilli nos ancêtres et qui existait bien avant que nous arrivions. Au demeurant, il est socialement suicidaire d'imaginer que l'on peut avoir une quelconque ambition dans une société dont on professe et profère la haine.


En conclusion, je voudrais simplement dire ceci.

Le discours de base, que je lis trop souvent dans une certaine frange de l'opinion, selon lequel un "binational" devrait renoncer sans nuancer à l'une de ses origines et devrait une sorte d'esclave corvéable sans aucun droit individuel n'est pas conforme à l'identité française, ni à la tradition démocratique. Être binational suppose une double identité culturelle qui n'a pas de raison d'être niée. Chacun conserve toujours des droits fondamentaux. L'enjeu est d'en fixer les limites.

En revanche, le discours macroniste selon lequel un binational n'a, d'une certaine façon, aucune obligation envers le pays qui l'accueille est d'une démagogie sans nom. Un binational, qu'il soit franco-algérien ou franco-israélien, s'il vit en France, doit respecter le grand héritage du roman national.

Ce roman n'est pas immuable, et il se nourrit patiemment de l'apport de chacun. Mais faire croire que l'on peut s'en affranchir avec mépris n'est pas digne d'un Président de la République.


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