Ukraine : cette guerre que nous ne savons plus lire

Ukraine : cette guerre que nous ne savons plus lire


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Par Thibault de Varenne — chronique

Voici bientôt quatre ans et demi que la guerre dure à l'est de l'Europe, et nous avons cessé de la comprendre. Non que les faits manquent : ils abondent. Mais nous ne les lisons plus que dans une seule langue, celle d'un camp qui ne raconte que ses espérances. Lue depuis Moscou, Pékin et New Delhi, la carte dit autre chose. Essayons, pour une fois, de la lire avec les yeux des autres.

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Commençons par le front, puisque c'est là que tout se décide et que tout se ment. À en croire l'état-major russe, ses troupes conservent l'avantage stratégique sur toute la ligne de contact et avancent partout — c'est ce que Vladimir Poutine répète depuis des mois, et l'on aurait tort de prendre ces déclarations pour argent comptant, car un belligérant ne décrit jamais que la guerre qu'il voudrait mener. Mais l'on aurait tort, aussi, de les écarter d'un revers de main, comme nous le faisons. La prudence consiste à écouter les deux camps mentir et à chercher la vérité dans l'écart.

Cet écart, justement, s'est rétréci ce printemps. Là où Moscou clame l'avancée continue, ses propres communiqués trahissent une mécanique qui s'enraye. On annonce la prise de tel hameau près de Pokrovsk — que les Russes nomment Krasnoarmeïsk —, on signale que les réserves ukrainiennes y manquent, on célèbre la capture de Novoaleksandrovka comme un pas de plus vers ce nœud logistique. Et pourtant la ville ne tombe pas. Depuis l'été dernier, elle ne tombe pas. L'agence officielle russe elle-même finit par l'admettre à mots couverts : l'armée progresse « malgré les attaques massives de drones ukrainiens » — formule où le mot malgré dit plus long que tout le reste. Quand le vainqueur supposé doit préciser qu'il avance malgré l'adversaire qu'il prétend écraser, c'est que l'adversaire tient encore.

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Voilà ce que le Sud observe, et que nous refusons de voir : non pas une victoire russe imminente, mais une guerre d'usure qui ne se résout pas. L'agence Sputnik, qui n'est pas suspecte de complaisance envers Kiev, décrit des lignes ukrainiennes amincies et des forces dispersées. Mais une ligne amincie n'est pas une ligne rompue. Les Russes grignotent ; ils ne percent pas. Ils paient chaque verger, chaque terril, chaque village au prix d'un sang qu'aucune des deux capitales n'avoue. C'est la définition même de la guerre de position, celle que l'Europe croyait enterrée avec ses grands-pères et qu'elle voit renaître sans en tirer la moindre leçon sur sa propre fragilité.

Sur les chiffres, il faut s'arrêter, car c'est là que le mensonge devient une industrie. Chaque camp publie les pertes de l'autre et tait les siennes. Les sources russes parlent d'une Ukraine exsangue ; les sources ukrainiennes, d'une Russie saignée à blanc. La vérité, invérifiable, se tient sans doute dans ce que ni l'un ni l'autre ne montre : deux nations qui usent leur jeunesse à un rythme que l'histoire jugera. Je me garderai d'avancer un nombre. Celui qui cite un bilan dans cette guerre choisit déjà son camp, j'en sais quelque chose après m'être, cet hiver, risqué à des analyses pourtant documentées qui ont suscité des passions insanes. Disons seulement ceci, que Péguy aurait compris mieux que nos stratèges de plateau : on ne mesure pas une saignée en kilomètres carrés.

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