Par Elise Rochefort
À onze mois du premier tour de l'élection présidentielle, prévu au printemps 2027, les enquêtes d'opinion dessinent une configuration que la science politique connaît bien : deux formations de protestation arrivées en tête de leur camp, et l'une comme l'autre confrontées à un seuil qu'elles n'ont jamais franchi. Le Rassemblement national n'a pas accédé à l'Élysée en 2002, 2017 ni 2022. La France insoumise n'a jamais qualifié son candidat pour un second tour présidentiel.
La notion de « plafond de verre », empruntée au vocabulaire de la sociologie du travail, sert depuis une dizaine d'années à décrire ces deux limites. Elle reste descriptive. Pour en proposer une lecture analytique, plusieurs commentateurs renvoient aux travaux du politologue néerlandais Cas Mudde sur la structure idéologique des partis populistes. Cette grille mérite d'être exposée pour elle-même, puis appliquée aux deux cas, sans présumer de leur issue.
Une distinction empruntée à la théorie des idéologies
Cas Mudde, professeur à l'université de Géorgie, reprend une distinction formulée par le théoricien britannique Michael Freeden : celle qui sépare les idéologies « épaisses » (thick-centered) des idéologies « minces » (thin-centered). Une idéologie épaisse — le libéralisme, le socialisme, le conservatisme — propose une vision complète de l'ordre social, de l'économie, de l'histoire et des fins de la communauté politique. Une idéologie mince se limite à un noyau restreint et ne couvre pas l'ensemble du champ politique.
Dans Populist Radical Right Parties in Europe (Cambridge University Press, 2007), Mudde définit le populisme comme une idéologie mince qui considère la société comme divisée en deux groupes homogènes et antagonistes, « le peuple pur » et « l'élite corrompue », et qui pose que la politique doit exprimer la volonté générale du peuple. Parce qu'il est mince, le populisme ne se suffit pas à lui-même : il se greffe sur une idéologie épaisse d'accueil, que Mudde appelle l'idéologie « hôte ». Le même noyau populiste peut ainsi s'arrimer à droite comme à gauche.
Mudde réserve l'expression de « droite radicale populiste » (populist radical right) aux partis qui combinent trois éléments : le populisme, le nativisme et l'autoritarisme. Il définit le nativisme comme la doctrine selon laquelle l'État doit être habité exclusivement par les membres du groupe natif, les éléments non natifs étant tenus pour une menace ; et l'autoritarisme comme la préférence pour une société strictement ordonnée, où les atteintes à l'autorité sont sévèrement réprimées. Mudde précise qu'il s'agit d'une forme populiste de politique de droite radicale, et non l'inverse : l'hôte épais, ici, est la droite radicale, et le populisme n'en est que la modulation.
Le cas du Rassemblement national
Appliquée au Rassemblement national, la grille range le parti dans la catégorie de la droite radicale populiste : un noyau populiste greffé sur un hôte épais où se combinent une composante nativiste — priorité nationale, opposition à l'immigration, critique de l'islam dans l'espace public — et une composante autoritaire — fermeté pénale, restauration de l'ordre, défiance envers les contre-pouvoirs.
La lecture de Mudde fournit une hypothèse pour expliquer le plafond électoral du parti. Ce ne serait pas le populisme qui suscite le rejet — il est partagé, à des degrés divers, par d'autres forces — mais l'hôte épais. Le nativisme et l'autoritarisme demeurent, dans une partie de l'électorat, les positions les plus stigmatisées du spectre. C'est sur ce socle de rejet que s'est construit, depuis 2002, le réflexe dit du « front républicain » : le report d'une fraction des électeurs des autres camps sur le candidat opposé au RN au second tour. En 2022, ce mécanisme s'est traduit par un écart de 58,55 % contre 41,45 % entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. L'hypothèse de Mudde est que ce plafond tient moins à la dimension protestataire du vote qu'à l'hôte idéologique qui la porte.
La stratégie de « dédiabolisation » conduite depuis 2011 peut se lire, dans ce cadre, comme une tentative d'atténuer la visibilité de l'hôte épais sans renoncer au noyau populiste. L'ascension de Jordan Bardella, présenté par ses partisans comme une figure lissée et acceptable, prolonge cette logique. La question, pour le parti, est de savoir si l'érosion observée du front républicain — plusieurs analyses post-électorales notent un affaiblissement des reports depuis 2017 — suffira à faire passer le seuil de 50 %.
Le cas de la France insoumise
La même grille s'applique à la France insoumise, avec un hôte différent. Le noyau populiste y est explicite : la théorie du « peuple » contre « l'oligarchie », formulée par Jean-Luc Mélenchon en référence aux travaux d'Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, reprend la structure binaire que Mudde décrit. L'hôte épais, en revanche, n'est ni nativiste ni autoritaire : c'est une idéologie de gauche radicale — redistribution, planification écologique, rupture avec l'ordre économique libéral, internationalisme.