Et si Parcoursup ne faisait que rendre intolérable un mensonge que l'école française entretient depuis un siècle : celui d'une note juste, et comparable d'un lycée à l'autre ? L'entretien que je publie aujourd'hui avec Maître Le Foyer de Costil, avocat en droit de l'éducation, rouvre une question qu'on croyait classée — celle du pouvoir de noter, et de l'étrange absence de tout contre-pouvoir qui l'accompagne depuis toujours.
Il existe, dans l'histoire discrète des sciences de l'éducation, une expérience qu'on répète depuis bientôt un siècle et dont le résultat, obstinément, ne varie pas. On prend une copie — une seule, la même —, on la photocopie, et on la confie à une série de correcteurs chevronnés, sérieux, de bonne foi. On attend. Et les notes reviennent, étalées sur presque toute l'échelle : ici un 7, là un 14, ailleurs un 11. La discipline qui étudie ce phénomène porte un nom savant, forgé dans les années 1920 par le psychologue Henri Piéron : la docimologie, la science de l'examen. Sa découverte fondatrice tient en une phrase : pour qu'une note se stabilise, il faudrait non pas un correcteur, mais plusieurs dizaines — davantage encore en philosophie ou en composition française qu'en mathématiques. Autrement dit, la note d'un seul professeur n'est pas une mesure. C'est une opinion qualifiée.
Pourquoi vous parler de cela aujourd'hui ? Parce que Parcoursup.
Les résultats de la phase principale d'admission sont tombés début juin, et avec eux la moisson annuelle de désarrois. Un lycéen de dix-sept ans, dix-sept de moyenne, vingt-huit refus. Des bons élèves, travailleurs, dociles au sens noble — ceux qui ont toujours répondu aux attentes de l'institution — qui se retrouvent en liste d'attente partout, sans qu'on leur explique rien. D'un côté, des familles qui crient à l'arbitraire ; de l'autre, une administration qui invoque le secret des délibérations pédagogiques et la souveraineté des jurys. Les deux ont leurs raisons, et c'est précisément ce qui rend l'affaire intéressante.
Le Courrier des Stratèges a déjà beaucoup donné sur ce dossier : un état des lieux des voies de droit, Parcoursup : quels recours contre les décisions de la plateforme ? ; un kit gratuit de recours-types (je vous remets le fichier, profitez-en, c'est gratuit !) — deux lettres au format Word, la demande de communication des motifs du refus et le recours gracieux, fondées sur l'article L. 612-3 du code de l'éducation et sur la décision n° 2020-834 QPC du Conseil constitutionnel.
Je ne reviens pas sur le « comment se défendre » : nous l'avons outillé. Je voudrais poser, aujourd'hui, le problème de fond. Celui que Parcoursup n'a pas créé, mais qu'il a rendu visible — et peut-être, désormais, insoutenable.
Le pouvoir de noter, et personne pour l'arrêter
Reprenons depuis le commencement. Dans la classe française, le professeur est souverain. Non par abus, mais par institution : il note seul, selon sa conscience, son barème, sa discipline intime, et nul, en pratique, ne révise sa note. Le chef d'établissement ne la corrige pas. Le recteur ne la connaît pas. L'élève la subit. Cette souveraineté a une vertu — elle protège la liberté pédagogique, qui n'est pas rien — et un défaut, qui en est l'ombre exacte : elle s'exerce sans contre-pouvoir. Or Montesquieu nous avait prévenus, et la phrase est si connue qu'on a fini par cesser de l'entendre : « c'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser… Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Il ne disait pas que les hommes de pouvoir sont mauvais. Il disait que le pouvoir sans frein dérive, mécaniquement, par sa seule nature. La note scolaire est l'un des derniers pouvoirs absolus de la République : un jugement chiffré, sans appel, sans harmonisation, sans le moindre dispositif qui en arrête la dérive.
Et la dérive, ici, n'a même pas besoin de mauvaise foi pour exister. Elle est dans la chose. Un même devoir vaut treize dans tel lycée exigeant du centre-ville, seize dans tel établissement plus indulgent à trois kilomètres de là, dix chez ce professeur qui tient sa réputation à la sévérité de ses copies. Tout le monde le sait. Les élèves le savent, les parents le savent, les professeurs le savent mieux que quiconque. La différence de notation entre établissements, et au sein d'un même établissement, n'est pas un accident : c'est l'état permanent d'un système qui n'a jamais prétendu, au fond, à autre chose qu'à une justice approximative. On l'acceptait. On avait tort, peut-être ; mais on l'acceptait, parce qu'en bout de chaîne, quelqu'un rattrapait le coup.
Ce qu'on voit, et ce que la modération faisait sans bruit
Ce quelqu'un, c'était le chef d'établissement. Hier — et « hier » est récent —, l'admission dans l'enseignement supérieur passait par une médiation humaine. Le Président d'université, le proviseur du lycée à classe préparatoire, le directeur, la commission qui examinait un dossier savait lire entre les notes. Il savait qu'un quatorze de tel lycée pesait davantage qu'un seize d'ailleurs, que cet élève en demi-teinte cachait une trajectoire, que ce bulletin trop lisse méritait un regard. Il tempérait. Il modérait. Il faisait, sans le nommer, ce que Bastiat appelait ce qu'on ne voit pas : un travail invisible de correction des injustices de notation, qui ne laissait aucune trace statistique parce qu'il se logeait dans le jugement d'un homme.

Parcoursup a supprimé cet homme. Non par malice — encore une fois, il ne s'agit jamais de malice —, mais par construction. La plateforme agrège, classe, ordonne ; elle traite les moyennes comme si elles étaient commensurables, comme si un treize était partout un treize, comme si la note était cette mesure objective que la docimologie nous répète depuis cent ans qu'elle n'est pas. Ce qu'on voit, c'est l'algorithme, sa froideur, son refus laconique — et le Conseil d'État a confirmé qu'on n'avait pas même le droit d'en exiger le code source. Ce qu'on ne voit pas, c'est le maillon qu'on a retiré : la modération qui, depuis toujours, absorbait silencieusement l'arbitraire des notes. On a gardé la matière première bancale ; on a démonté l'atelier qui la redressait. Et l'on s'étonne que le produit fini blesse.
Ce n'est pas nouveau, c'est très français
Car ce culte du chiffre qui dispense de juger, à le bien regarder, n'a rien d'une nouveauté. C'est l'un des plus vieux réflexes français : la foi dans le nombre, le concours, le classement, la note couperet — tout ce qui permet de remplacer une décision assumée par un résultat qui paraît tomber du ciel des mathématiques. Le pays qui a inventé le baccalauréat napoléonien, l'agrégation, la hiérarchie des grandes écoles à la décimale près, a toujours préféré la note à la personne, le barème au discernement, le rang à la trajectoire. La docimologie a démontré dès les années 1930 que nos examens nationaux mesuraient surtout l'humeur du correcteur — et nous avons continué, imperturbables, comme si de rien n'était. C'est un trait de caractère, presque une fidélité : la France fait confiance au chiffre précisément parce qu'il la dispense de faire confiance à un homme. Nous avons toujours redouté l'arbitraire du juge davantage que l'aveuglement de la règle.
Parcoursup est l'aboutissement logique de cette vieille inclination. Pas une rupture : un couronnement.
Pendant ce temps, la dissertation
Et c'est ici que je voudrais glisser le fait que personne ne traite, parce qu'il dérange l'institution dans son monument le plus sacré. L'exercice roi de notre enseignement littéraire — la dissertation — est exactement celui qui résiste le plus à toute évaluation objective. Une démonstration de mathématiques est juste ou fausse (ce qui, au demeurant, n'exclut pas d'hallucinantes distorsions dans les corrections) ; une dissertation de philosophie, de lettres, d'histoire, est appréciée, ce qui veut dire qu'elle dépend, plus que tout autre exercice, de la sensibilité, de la culture, des partis pris du lecteur. C'est sa grandeur, d'ailleurs : elle forme à penser, pas à cocher. Mais cette grandeur a un prix, et le prix vient de nous éclater au visage. Tant que les notes restaient une affaire intérieure au lycée, modérée en aval, leur subjectivité était supportable. Du jour où une machine en fait la matière d'un classement national qui décide d'une vie, cette subjectivité devient un problème de justice publique.
D'où les deux questions que je pose, et que je crois inévitables. La première : peut-on sérieusement imaginer que l'Éducation nationale maintienne Parcoursup sans introduire, enfin, des mécanismes de contrôle et d'harmonisation des notes tout au long de la scolarité ? On ne peut pas exiger d'un dispositif algorithmique une objectivité de tri qu'on a refusée, en amont, à la fabrication des notes elles-mêmes. La seconde, plus douloureuse : ne faut-il pas reconsidérer les exercices qui, comme la dissertation, se prêtent mal à l'évaluation objective que Parcoursup rend désormais indispensable ? Je pose la question. Je ne suis pas certain de souhaiter la réponse — car j'aime la dissertation comme on aime une chose menacée.
Dernier mot
Une société libre, devant ce nœud, aurait deux voies honnêtes, et une seule malhonnête. La voie malhonnête, c'est la nôtre : conserver une notation souveraine, arbitraire, jamais harmonisée, et la verser telle quelle dans une moulinette nationale qui en tire des décisions irréversibles, en feignant de croire que le chiffre obtenu est juste. C'est demander à l'arithmétique de blanchir l'à-peu-près.
Les deux voies honnêtes sont opposées, et il faudra bien, un jour, en choisir une. Ou bien l'on assume la subjectivité de la note, et l'on rétablit un contre-pouvoir — une instance de modération, d'harmonisation, d'appel —, ce que Montesquieu réclamait il y a trois siècles et que nous n'avons jamais osé donner à l'école. Ou bien l'on assume Parcoursup jusqu'au bout, et l'on refait l'évaluation de fond en comble pour qu'elle mérite la confiance qu'on lui fait — au risque de sacrifier ce que nos exercices avaient de plus libre. Ce qu'on ne peut plus faire, c'est ce que nous faisons : garder l'injustice de l'ancien monde et la rigueur implacable du nouveau, et appeler cela un progrès.
Maître Le Foyer de Costil, dans l'entretien que vous trouverez ci-joint, parle de droit — des recours, des délais, des motifs qu'on peut exiger, du juge qui statue parfois après la rentrée. Il a raison, et son propos est précieux. Mais le droit, ici, ne fait que panser une plaie que la pédagogie a ouverte. La vraie question n'est pas de savoir comment contester une note injuste. Elle est de savoir combien de temps encore une société qui se dit attachée au mérite acceptera de jouer l'avenir de ses enfants à un jeu dont elle sait, depuis cent ans, que les dés sont pipés.
J'attends, sur ce point, qu'on me contredise. Je ne suis pas sûr qu'on le puisse.
