Mes chers amis, Eric Verhaeghe, qui participait à une présentation aux entrepreneurs du programme de Retailleau par Retailleau lui-même, a cru voir un fantôme ce matin au siège des LR. Un spectre élégant, vêtu d’un costume bien coupé, hantant les couloirs de son parti avec une promesse que l’on n'avait plus entendue depuis que François Fillon a disparu dans les limbes de la Sarthe et des affaires judiciaires. Bruno Retailleau a, semble-t-il, sorti le grand jeu : la « prospérité par le travail » et, tenez-vous bien, 150 milliards d'euros de baisse des dépenses publiques.

C’est charmant. C’est presque… mignon.
Le saut de l'ange d'Overton
Bruno tente ce qu’on appelle une « Fillonade inversée ». Il veut élargir la fenêtre d’Overton — cet espace mental où une idée politique passe de « folie furieuse » à « option raisonnable ». Proposer de couper 150 milliards dans un pays où l’on crée un nouveau Cerfa dès qu'une marguerite pousse de travers, c’est courageux. C'est même radicalement libérateur sur le papier.
Mais ne nous emballons pas. La fenêtre d'Overton en France, ce n'est pas une baie vitrée qu'on ouvre sur le grand large ; c'est une lucarne de prison rouillée qu'on essaie de dégripper avec un cure-dent.

Pourquoi le scepticisme est mon état naturel
Alors, cet élargissement est-il tenable ? Permettez-moi d'en douter avec la ferveur d'une libertarienne qui a déjà lu ce script trois fois.
- Le complexe de la cure d'amaigrissement : en France, quand un politicien parle de baisser les dépenses de 150 milliards, l'opinion publique entend « on va supprimer les pansements et l'école maternelle ». Dès que Bruno touchera au premier centime de subvention pour l'élevage de escargots unijambistes, la rue sera en feu.
- La mémoire de poisson rouge : le programme est "raisonné", nous dit-il. Mais la rationalité face à un Léviathan étatique qui dévore 57% du PIB, c'est comme demander poliment à un alligator de devenir vegan. Ça ne dure que jusqu'au prochain repas.
- L'ADN du "Oui, mais" : la droite française adore le libéralisme... quand elle est dans l'opposition ou devant des patrons. Une fois au pouvoir, elle redécouvre soudainement les charmes du dirigisme et la peur panique de froisser un syndicat de fonctionnaires.

Un mirage dans le désert étatiste ?
Retailleau joue une partition noble, celle de la "valeur travail". C'est superbe. Sauf qu'en France, le travail est tellement taxé qu'il relève parfois du bénévolat pour l'État. Vouloir rendre le travail attractif tout en maintenant une structure bureaucratique qui nécessite 150 milliards de coupes juste pour commencer à respirer, c'est comme vouloir vider l'océan avec une petite cuillère en argent.
Le verdict de Veerle
Est-ce tenable ? Seulement si l'on change de peuple ou de logiciel. Ouvrir la fenêtre, c’est bien. Mais si c’est pour la refermer dès qu’un courant d’air socialiste fait éternuer la presse, c’est juste de la gymnastique électorale. Bruno nous promet une révolution libérale ; je crains que vous ne finissiez, amis français, comme d'habitude, avec une circulaire administrative de plus sur la taille des trombones.
En attendant, savourons ce moment de clarté. C'est tellement rare de voir quelqu'un à droite admettre que l'argent public n'est pas une ressource magique qui tombe du ciel, mais une somme qu'on a d'abord dû voler dans la poche de ceux qui produisent.


