L'humeur de Veerle Daens : repas à 1 € ? ou l'art français du pain contre le chauffage

L'humeur de Veerle Daens : repas à 1 € ? ou l'art français du pain contre le chauffage


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Veerle Daens revient sur le tour de passe-passe budgétaire consistant à faire oublier l'augmentation du prix du gaz domestique par l'extension d'une subvention aux étudiants.

Mes chers libertariens de l'Absurdistan, permettez à une Flamande qui prend son café à Malines, devant le carillon de Saint-Rombaut qui sonne ce matin une heure rappelant aux Parisiens qu'on n'est pas tous abonnés à bru-zerre, de vous rapporter une coïncidence que personne n'a remarquée et qui vaut son pesant de marbre républicain.


Le 1er mai 2026, à neuf heures du matin, Paris a fait deux annonces. La première : le repas à un euro dans les restos U est étendu à tous les étudiants — démocratisation de l'accès au déjeuner, dit le ministère, l'expression est superbe et personne n'a souri. La seconde, sortie d'une autre dépêche à la même heure : le prix repère du gaz augmente de 15,4 %, soit 6,19 euros par mois en moyenne pour les ménages indexés. Hausse technique, dit la même administration, sans rire non plus.

Imaginez la scène. Un fonctionnaire à Bercy lit les deux dépêches successivement, repose son stylo, et se demande sincèrement s'il y a un problème. Y a-t-il un problème ? Non, monsieur, il n'y a pas de problème : l'une est une mesure sociale, l'autre est une mesure technique. Mais l'étudiant qui déjeune à un euro, il chauffe son studio avec quoi ? Avec ses parents, qui paient le gaz qui augmente de 15,4 %. Donc en pratique... En pratique, monsieur, ne posez plus de questions.

Compagnons d'absurdistan, vous croyez connaître le génie français de la redistribution. Vous n'en connaissez que la périphérie. Le cœur du dispositif n'est pas qu'on vous prenne ce que vous avez — c'est qu'on vous le prélève sur le chauffage avant de vous le rendre en assiette. Quand l'État a fini de vous taxer la chaudière, il vous offre un déjeuner subventionné dans le réfectoire d'à côté. Et il appelle ça une politique sociale. Le tableau ne s'intitule plus Ceci n'est pas un loyer, il s'intitule Ceci est une providence circulaire. Vous êtes le contribuable, vous êtes le bénéficiaire, vous êtes l'opération comptable qui les relie. Au mur, une horloge marque l'heure où la République est passée du contrat à la chorégraphie.

Le plus beau, c'est la mathématique. La France emprunte cette année 530 milliards d'euros à 3,81 % sur dix ans pour boucler son budget. Chaque refinancement d'une vieille obligation à taux nul par une nouvelle à 3,5 % alourdit mécaniquement le service de la dette de quatre milliards d'euros par an. Pendant ce temps, on étend — pas qu'on crée, on étend déjà existant — la subvention du déjeuner étudiant à 1,7 million de bénéficiaires. C'est cinq cents millions d'euros annuels, soit huit fois moins que le coût d'intérêt mécaniquement ajouté par le refinancement. Mais le déjeuner se voit ; les intérêts, eux, sont techniques. Au sens de Bercy. Au sens où on ne les voit pas — ils sont prélevés avant.

Chez nous en Flandre, on appelle ça zotheid — l'aliénation douce des peuples qui ont oublié qu'on n'achète pas son propre peuple avec son propre argent en s'imaginant lui faire un cadeau. À Bercy, on appelle ça l'universalisation.

Mes amis du Pays-des-Cartésiens, l'asymétrie est ce qui doit vous arrêter. Le commerçant flamand d'Anvers qui paie tous ses impôts, ne reçoit aucune subvention et ne demande rien à personne, n'est pas pour autant moins social que la République française. Il l'est différemment : il s'occupe lui-même de ses voisins, et l'État ne se mêle pas d'intercaler une cantine dans la transaction. À Paris, l'État s'intercale dans tout. Il prend, il garde un peu au passage, il restitue moins qu'il n'a pris, et il appelle ça la solidarité nationale. Le contribuable français est devenu, à mon humble façon de Belge habituée à des États moins inventifs, l'unique au monde à remercier pour la part qu'on lui rend de ce qu'on lui a confisqué la veille.

Une dernière question, mes chers libertariens, à méditer devant votre café froid : quand la République aura achevé d'imposer le chauffage pour subventionner le déjeuner, sur quelle base imposera-t-elle le sommeil pour subventionner le réveil ?

Réfléchissez. À Malines, on a déjà commencé à régler les chauffages au minimum, et on n'attend pas l'aumône de la République.


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