160 000 élèves de moins à la rentrée, 200 millions d'euros de plus au budget. L'Éducation nationale réalise le rêve de toute bureaucratie : grossir en perdant ses usagers. Petit problème d'arithmétique enchantée.
Mes chers libertariens de l'Absurdistan, permettez à une Flamande de vous soumettre un petit problème d'arithmétique.
À la rentrée de septembre, la France comptera environ cent soixante mille élèves de moins qu'il y a un an : cent vingt-cinq mille dans le primaire, trente-six mille dans le secondaire. Moins deux pour cent dans les écoles. Et le budget de l'Éducation nationale, lui, augmente de deux cents millions d'euros. Moins d'élèves. Plus d'argent. Vous avez bien lu.
Posons la question, comme on la poserait à un écolier de cette école qu'on prétend sauver :
— Combien d'élèves en moins ?
— Cent soixante mille.
— Et le budget ?
— En hausse.
— Pourquoi ?
— …
Le silence, mes amis, est administratif.
Comprenez le prodige. Toute boulangerie qui perdrait deux pour cent de ses clients chaque année éteindrait un four. Toute entreprise réduirait la voilure. L'État, lui, fait l'inverse : il dépense davantage pour servir moins de monde, et baptise cela des moyens renforcés pour l'école. Mieux : la chute des effectifs sera présentée, je vous le prédis, comme une victoire — un taux d'encadrement amélioré. On aura vidé les classes par la seule grâce de la dénatalité, et l'on viendra nous vendre l'accident démographique comme une politique publique.
C'est ce que nous appelons en flamand l'ambtenarij : le règne tranquille du fonctionnaire, cette mécanique douce où le service importe moins que sa propre perpétuation. Brueghel aurait peint la scène — une noce immense, des tables qui s'allongent, les plats qui se multiplient, et de moins en moins de convives pour s'asseoir.
Car le fond est là, et il ne fait pas rire : la France a enregistré six cent quarante-cinq mille naissances en 2025, un quart de moins qu'en 2010. La DEPP elle-même annonce un million sept cent mille élèves de moins d'ici 2035. Le pays se vide par le berceau, et l'administration scolaire ne perdra pas un gramme : elle a déjà prévu de coûter plus cher à mesure qu'elle instruira moins d'enfants.
La symétrie est parfaite, et elle est terrible. Là où il y a des usagers, l'État rationne ; là où ils disparaissent, il prospère. Le seul client dont une bureaucratie n'a, au fond, jamais eu besoin, mes chers libertariens, c'est l'élève.
Une dernière question, devant votre café froid : si l'Éducation nationale coûte chaque année davantage pour enseigner chaque année à moins d'enfants, à partir de combien d'élèves — zéro, peut-être ? — atteindra-t-elle enfin son budget idéal ?
Réfléchissez. À Malines, on a compris depuis longtemps : ce qu'on finance, ce n'est pas l'école. C'est l'administration de l'école.