Mes chers libertariens de l'Absurdistan, votre presse a inventé cette semaine une distinction que la zoologie n'avait pas osée : le même geste, sur le même capot, la même nuit, peut être une émeute ou un esprit de fête. Tout dépend de qui porte la semelle.

Reprenons. Nuit du 30 au 31 mai, le PSG gagne sa finale. Au matin, les éditoriaux déplorent : les émeutiers, les casseurs, les scènes de chaos, les voitures piétinées par une jeunesse qui ne respecte rien. La France s'ensauvage, titre-t-on, gravement, entre deux pages de publicité pour des berlines. Puis une vidéo arrive de Poissy. Un député de la majorité, ami du Président, grimpe sur le capot d'une voiture et y danse, entouré d'une foule en liesse. J'ai regardé la vidéo trois fois devant mon café, sous le carillon de Saint-Rombaut. Amai. La quatrième fois, j'ai compris que personne ne l'appellerait une émeute.
Dialoguons avec l'éditorialiste, puisqu'il est occupé. Le même capot ? Le même. La même nuit ? La même. La même semelle ? Ah non, madame : celle-ci dansait avec l'accord du propriétaire. Le propriétaire est un ami. Donc ce n'est plus une dégradation, c'est une communion festive. Le jeune homme de la cité d'à côté, lui, n'avait qu'à se faire présenter le propriétaire avant de monter. La garde à vue lui apprendra les usages.
Voyez la mécanique, compagnons d'absurdistan : on ne juge plus l'acte, on juge le carnet d'adresses. En bas du capot, le parquet ; en haut du capot, la passion a pris le pas sur la raison. En bas, la comparution immédiate ; en haut, le comportement — tenez-vous bien — puéril, mot choisi avec le soin d'un assureur, parce que la puérilité est une circonstance, pas un délit. La scène entière a quelque chose d'une kermesse d'Ensor : tout le monde porte un masque, et le seul visage nu est celui qui s'étonne.
Je ne défends pas les casseurs — ils piétinent des voitures qui ne leur appartiennent pas, et la propriété est précisément la chose que vos éditorialistes et moi sommes censés défendre ensemble, eux le lundi, moi tous les jours. Je fais observer autre chose : une presse qui réclame l'exemplarité à la jeunesse et trouve l'indulgence pour le législateur a renoncé à la seule règle qui protège tout le monde — la même loi pour la même semelle.
Chez nous, le KV Malines a gagné une coupe d'Europe en 1988. On a bu, on a chanté, on a sonné les cloches. Personne n'est monté sur la voiture du voisin. Faut dire qu'ici, le voisin, on le connaît sans avoir besoin d'être député.
Une dernière question, mes amis du Pays-des-Cartésiens, à méditer avant la prochaine finale : quand tout le monde aura compris que l'immunité ne s'obtient pas par l'innocence mais par l'amitié, combien de temps croyez-vous que vos enfants chercheront encore à respecter la loi plutôt qu'à connaître quelqu'un ?
À Malines, on ne monte pas sur les capots. On n'a pas les amis qu'il faut.
