Veerle Daens revient pour nous sur les véritables victimes de la taxe Shein (2€ par colis) : non Shein, mais le consommateur. Car la taxe sur les importations n'est pas payée par ceux qui exportent, mais par ceux qui importent !

Mes chers libertariens de l'Absurdistan, permettez à une analyste flamande qui prend son café à Malines, sous le carillon qui sonne l'heure exacte de votre absurdité fiscale, de vous présenter la dernière trouvaille de la loi de finances 2026 : une taxe forfaitaire de deux euros sur chaque petit colis qui entre en France. Mission officielle : lutter contre la concurrence des plateformes e-commerce. Effet réel : faire payer le consommateur français qui voulait s'habiller à dix euros.

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Imaginez la séance, à Bercy. L'idée arrive sur la table comme une fleur. Il faut faire quelque chose pour les commerçants français. On hoche. Shein, Temu, AliExpress, c'est insupportable. On hoche encore. Mais comment taxer une plateforme chinoise sans déclencher Bruxelles ? Silence. Quelqu'un, en bout de table, on taxe le colis. Tout le monde se redresse. Le colis ne proteste pas. Le colis ne vote pas. Le colis est une cible parfaite — il franchit la frontière, il est inerte, il a payé son timbre depuis Hangzhou, et on peut lui ajouter le tampon français au passage.
L'inspecteur des douanes, désormais, sort son tampon et marque deux euros sur chaque colis qui entre. Au profit de qui ? De l'État français. Au détriment de qui ? Du consommateur français. Et Shein ? Shein continue. Shein a une marge nette qui dépasse les huit pour cent et expédie plus de quatre cents millions de colis par an vers l'Europe. Deux euros, pour Shein, c'est une fraction de son budget marketing trimestriel. Shein répercute. Le t-shirt à neuf euros devient un t-shirt à onze euros. La consommatrice clique de la même manière, parce qu'elle n'achète pas un t-shirt — elle achète l'envie d'un t-shirt, ce qui est un actif sans élasticité.
Le génie bruxellois — car c'est bien Bruxelles qui pousse ce dispositif depuis la révision du seuil de franchise sur les petits envois — réside dans l'inversion du sujet et du complément. Le titulaire de l'action s'appelle protection du commerce européen. Le titulaire de la charge s'appelle Mathilde, vingt-trois ans, étudiante à Lille, deux cent vingt euros de pouvoir d'achat mensuel sur les vêtements. Mathilde paie pour Décathlon. Décathlon n'a rien demandé. Mathilde n'a pas été consultée. C'est ce qu'à Malines, devant le carillon de Saint-Rombaut, nous appelons avec mansuétude la démocratie représentative, et avec un peu plus de tendresse, miljaardedju.
Le plus beau reste à venir. La taxe sur les petits colis touche tous les envois extra-UE en deçà du seuil de franchise. Donc également le pull tricoté par votre tante britannique. Donc également le livre rare commandé chez un libraire suisse. Donc également le médicament vétérinaire pour le chien, que les marketplaces françaises ne référencent pas. Mais elle est ciblée Shein, voyons. Bien sûr. Comme la TVA était ciblée Amazon. Comme le malus carbone était ciblé Volkswagen. Comme le 49.3 est ciblé l'opposition. Personne ne s'avise jamais que les outils faits pour quelqu'un finissent toujours par s'abattre sur tout le monde. Brueghel l'avait peinte, cette loi, sous l'aspect d'un paysan qui paie l'impôt sur les œufs que sa poule n'a pas pondus. Cinq siècles plus tard, c'est passé en loi de finances.

L'asymétrie est, elle, parfaitement intacte. Le bailleur qui surfacture son cagibi à mille deux cents euros n'est pas redressé pour avoir profité de la pénurie. Le concessionnaire qui surfacture la livraison d'un véhicule allemand n'est pas inquiété. Le taxiteur qui surfacture la course depuis Roissy n'est pas taxé pour avoir profité d'une captivité touristique. Seul le colis venu de Hangzhou est saisi à la frontière comme un fruit défendu. La République ne corrige que ce qui est à la portée du tampon. Et le tampon n'a pas de bras assez longs pour atteindre les acteurs qui comptent.
Mes chers libertariens, vous voudrez bien méditer cette dernière question, devant votre café froid : si vous laissez l'État taxer le colis sous prétexte que Shein vous menace, sur quelle base lui interdirez-vous demain de taxer la pensée sous prétexte que les algorithmes vous manipulent ?
À Malines, on a commandé un dernier livre rare avant qu'il ne soit dans la fourchette.