Le 3 juillet 2024, Bruxelles attachait les bouchons aux bouteilles. Deux ans plus tard, le bilan est là : des millions d'Européens boivent de travers, et la Commission prépare déjà la suite. Veerle Daens a vérifié sur le terrain.
Mon oncle Staf a fêté l'anniversaire sans le savoir. Vendredi, terrasse du café de la Grand-Place à Alost, une bouteille d'eau pétillante. Il dévisse, le bouchon résiste, pend, revient lui frapper le nez au premier goulot. Il tire un coup sec, arrache la collerette, pose le bouchon libéré sur la table avec la satisfaction du braconnier. « Deux ans que je fais ça », dit-il. Deux ans exactement : le 3 juillet 2024, l'article 6 de la directive 2019/904 rendait obligatoire le bouchon attaché sur toutes les bouteilles de l'Union.
L'idée de départ tenait sur un timbre : des bouchons traînaient sur les plages, donc on les attacherait aux bouteilles. Que les bouchons fussent déjà, grâce à la consigne et au tri, parmi les plastiques les mieux recyclés d'Europe, personne à Bruxelles n'a jugé utile de le vérifier. On a redessiné des centaines de lignes d'embouteillage, dépensé des milliards en outillage — et mon oncle arrache le bouchon quand même. Le plastique ajouté pour fabriquer la charnière compense, dit-on pudiquement dans l'industrie, une partie des gains espérés. La plage, elle, n'a rien remarqué.
C'est la signature de cette directive : elle ne supprime pas les objets, elle les rend pénibles. La paille en carton qui se dissout dans le cola avant la troisième gorgée. Le gobelet frappé d'une tortue réglementaire, pour bien rappeler au buveur qu'il est un délinquant en sursis. Le couvert en bois qui laisse des échardes dans la frite. Aucun de ces objets n'a disparu ; tous ont été remplacés par leur version punitive. L'écologie bruxelloise ne sauve pas la planète, elle inflige une pénitence — et vérifie que vous la sentez.
Et comme toute pénitence appelle la suivante, le relais est déjà prêt. Le 12 août — dans cinq semaines — le règlement emballages 2025/40, le fameux PPWR, devient applicable dans les vingt-sept États, sans même le détour par les parlements nationaux. Au menu de son annexe V, pour 2030 : interdiction des sachets de fruits et légumes de moins d'un kilo et demi, des mini-shampooings d'hôtel, du sachet de mayonnaise individuel — un attentat, ici, en Flandre —, de la vaisselle jetable pour qui mange sur place. Le tout assorti de quotas de réemploi que personne ne sait mesurer, mais que tout le monde devra déclarer.
Staf a rendu son verdict en reposant la bouteille mutilée : « Ils n'ont pas nettoyé une seule plage. Ils ont sali toutes les tables. » On ne dira pas mieux dans les mille deux cents pages d'études d'impact de la Commission. Le bouchon attaché restera comme le monument de cette époque : minuscule, obligatoire, inutile — et attaché à nous pour toujours.