Par Thibault de Varenne
Dans deux jours, cela fera un an. Les 6 et 7 juillet 2025, Rio de Janeiro recevait le dix-septième sommet des BRICS — une vingtaine de délégations, les membres, les partenaires, les invités, toute la lente liturgie des photographies de famille. On en attendait une monnaie commune ; il n'y en eut pas. On en attendait une déclaration de guerre au dollar ; il n'y en eut pas davantage. Les commentateurs occidentaux, qui mesurent les sommets au bruit qu'ils font, conclurent à un sommet pour rien. Un an plus tard, il faut écrire ce qu'ils n'ont pas vu : à Rio, personne n'a proclamé la fin du dollar, et c'est précisément pour cela que quelque chose a commencé. Personne ne fêtera cet anniversaire. Les plombiers ne fêtent pas leurs soudures.
Car c'est bien de plomberie qu'il s'agit. Non pas l'architecture — les palais monétaires, les monnaies uniques, les Bretton Woods de substitution dont on fait les colloques — mais les tuyaux : les comptes de correspondants bancaires, les lignes de swap entre banques centrales, les systèmes de messagerie qui doublent SWIFT, les couples de devises cotés en direct sans passer par le dollar. Cela ne se voit pas. Cela ne se photographie pas. Cela se pose, tuyau après tuyau, exercice après exercice, et quand on s'avise enfin de regarder, l'eau a changé de circuit.
La question d'aujourd'hui n'est donc pas de savoir si la France doit « rejoindre » la dédollarisation — question absurde : nous sommes une nation de la zone euro, alliée de l'Amérique, et nul ne propose de régler nos Airbus en yuans. La question est de savoir si nous avons encore une doctrine, c'est-à-dire une pensée propre sur l'ordre monétaire du monde, ou si nous avons remis notre jugement à la fois à Francfort pour la monnaie et à Washington pour la punition.
Les chiffres, d'abord
Posons les masses, car en cette matière les proclamations ne valent rien et les règlements valent tout. Entre la Russie et la Chine, plus de 95 % des règlements s'effectuent désormais en roubles et en yuans — le Kremlin le disait déjà au début de 2025, et l'ambassadeur de Russie à Pékin pouvait confirmer le mois dernier que la quasi-totalité du commerce bilatéral échappe au dollar, sur un volume d'échanges qui dépasse les deux cents milliards de dollars par an depuis trois exercices. Qu'on pèse ce chiffre : plus de deux cents milliards de flux annuels réglés hors de la monnaie américaine, entre les deux plus grands pays du continent eurasiatique, sans que cela fasse un titre nulle part. Entre la Russie et l'Iran, la part des monnaies nationales dépasse 96 % des paiements mutuels — l'accord de principe avait été scellé fin 2023, l'exécution a suivi. La banque VTB indiquait cet hiver que la quasi-totalité des règlements russes avec la Chine et avec l'Inde passe désormais par les monnaies nationales. Et en février, la banque centrale de Russie enregistrait un record : 60 % du commerce extérieur russe réglé en roubles — en roubles, cette monnaie dont on nous expliquait en 2022 qu'elle ne vaudrait bientôt plus le papier de ses billets.
Il faut ajouter le détail qui donne au tableau sa profondeur : la Russie emploie le yuan dans ses règlements avec des pays tiers — M. Poutine s'en est ouvert publiquement, sans embarras. Le yuan n'est plus seulement la monnaie du