Mes chers libertariens de l'Absurdistan, permettez à une Flamande qui prend son café à Malines, devant le carillon de Saint-Rombaut qui sonne en sept volées l'heure exacte de votre prochaine fouille corporelle numérique, de vous rapporter une affaire qui, même pour Bruxelles, défie l'entendement.

Le 26 mars, le Parlement européen a rejeté à 311 voix contre 228 l'extension de la dérogation dite Chat Control 1.0 — vous savez, cette curieuse fiction juridique qui depuis 2021 autorisait Google, Meta, Microsoft et TikTok à scanner volontairement vos messages privés pour votre bien. La dérogation expire le 3 avril. Les principaux journaux européens parlent d'une victoire pour la vie privée. Les principaux journaux européens, mes chers libertariens, sont les hôteliers qui célèbrent le départ du client le matin et préparent la nouvelle chambre l'après-midi.

Cinq semaines plus tard, le 4 mai, le trilogue a repris sur Chat Control 2.0 — c'est-à-dire la version obligatoire du même dispositif. L'objectif des négociateurs est un accord à juillet 2026. La proposition prévoit que les plateformes de messagerie scannent systématiquement vos conversations pour détecter du matériel pédopornographique, y compris sur les services chiffrés de bout en bout. Imaginez la scène. L'ingénieur de la Commission tire son schéma, ajuste ses lunettes à monture noire, explique. Le chiffrement de bout en bout protège la communication entre les deux extrémités, fait observer le tableau Powerpoint. Nous proposons donc un scan à l'extrémité émettrice, avant chiffrement. C'est-à-dire, en français de Bruxelles, préserver le chiffrement en le contournant. C'est-à-dire, en flamand de Malines : miljaardedju.
Vous croyiez Magritte audacieux quand il peignait Ceci n'est pas une pipe. Vous n'aviez rien vu. La Commission peint Ceci est un chiffrement de bout en bout, et vous montre une porte ouverte. Vous croyiez Kafka tragique quand le procès commençait sans accusation. Vous n'aviez rien vu. Le procès, ici, commence avant le crime — le scan a lieu à toutes fins utiles sur la totalité des conversations, et l'on n'est suspect, comme à Malines au quinzième siècle, qu'à la condition d'être vivant.
Le plus beau, mes amis du Pays-des-Cartésiens, c'est la symétrie. Le banquier qui blanchit deux millions sur une plateforme chiffrée institutionnelle est protégé par le secret des affaires. Le diplomate qui ourdit une connivence sur sa messagerie professionnelle est protégé par le secret d'État. Le journaliste qui rédige une enquête sur sa messagerie professionnelle est protégé par le secret des sources. Seul l'adolescent qui envoie une blague stupide à son meilleur ami sur WhatsApp doit être vérifié à l'extrémité émettrice avant chiffrement. Au cœur du dispositif libéral européen, on ne protège que ceux qui ont quelque chose à protéger ; les autres sont dans la fourchette.
Une dernière question, mes chers libertariens, à méditer devant votre café froid : quand l'Union européenne aura achevé de scanner ce que vous écrivez, sur quelle base lirait-elle ce que vous pensez sans écrire ?
Réfléchissez. À Malines, on a déjà commencé à téléphoner moins.
