Les raisons pour lesquelles Vichy a férié le 1er mai persistent-elles dans l'esprit français ?

Les raisons pour lesquelles Vichy a férié le 1er mai persistent-elles dans l'esprit français ?


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Les débats interminables autour de la "libéralisation" du 1er mai en France ont montré la vivacité de cette mythologie de la "Fête du travail", à gauche comme à droite d'ailleurs. Comment expliquer qu'une Fête "chômée" sur décision du maréchal Pétain soit encore défendue becs et ongles par des syndicats qui dénoncent inlassablement "l'extrême droite" ?

Dans les innombrables contradictions (très névrotiques, au fond) de la France contemporaine, la bataille que les syndicats ont menée contre tout assouplissement du "chômage" le 1er mai constitue une sorte de cas d'école, qui s'enroule tout autour de notre histoire contemporaine. Ce combat montre en effet comment les syndicats actuels défendent becs et ongles les héritages vichystes que Thibault de Varenne a évoqués samedi.

Le 1er mai et la refondation corporatiste de la société française, par Thibault de Varenne
La question du 1er mai et de son caractère férié a beaucoup agité le débat public. Une véritable opération de révisionnisme historique a gommé l’origine vichyste de cette fête “chômée”, qui s’intégrait dans le cadre plus général de la Charte du Travail de 1941, dont Thibault de Varenne nous rappelle

L'ironie de l'Histoire tient évidemment à la réaffirmation, par Vichy, de combats syndicaux très marqués à gauche, et qui perdurent aujourd'hui. Cette ironie méritait bien une chronique un peu piquante sur... le conservatisme profond de nos syndicats représentatifs, et sur le simulacre français de démocratie sociale qui occupe beaucoup leurs esprits.

Vers où va l’or (avec notre Guide opérationnel de l’or), par Vincent Clairmont
En ce premier week-end de mai, le métal jaune semble s’être assoupi. À 4 614 dollars l’once, l’or baille, digérant avec une lenteur bovine les excès d’une année 2025 absolument délirante où il s’était envolé de 65 %. Mais ne vous y trompez pas : ce calme n’est pas celui de l’abandon,

Rappelons que le 1er mai comme célébration du Travail (non chômée...) trouve ses racines aux États-Unis - les comptes des entreprises américaines étaient clôturés, au dix-neuvième siècle, ce jour-là. Les techniques comptables prévoyaient le renouvellement des contrats de travail à cette date... obligeant parfois les salariés à déménager pour aller là où un contrat était disponible (d'où l'expression de "Moving Day").

Dans ce contexte "sensible", le syndicat américain AFL avait prévu une manifestation le 1er mai 1886 pour la journée de 8 heures... Ce petit rappel est sans doute bien utile pour tous ceux qui pensent les USA comme un pays sans foi ni loi - ce qui constitue une grande erreur d'interprétation puisque la journée de huit heures y est apparue plus tôt qu'en France.

Toujours est-il que 340.000 ouvriers se mettent en grève le 1er mai 1886 (à la faveur du "battement" contractuel du 1er mai) et que des agitations éclatent un peu partout dans les jours qui suivent. Le 4 mai, une manifestation pacifique à Chicago tourne au drame après l’explosion d’une bombe et des tirs de la police, faisant plusieurs morts. Huit anarchistes sont arrêtés ; quatre d’entre eux (les « martyrs de Chicago ») sont pendus après un procès très controversé. Ces événements ont transformé le 1er mai en symbole fort de la lutte ouvrière américaine pour de meilleures conditions de travail.

En 1889, la deuxième internationale socialiste décide que le 1er mai est une journée consacrée aux travailleurs et à la revendication mondiale de la journée de huit heures. Cette célébration débouche sur un massacre à Fourmies, dans le Nord, le 1er mai 1891 : la police tire sur une manifestation pacifique et tue 9 manifestants. Là encore, le sang forge la légende. Mais il est à noter que le 1er mai n'est toujours pas férié.

Si le Front Populaire, le 1er mai 1936, attribue exceptionnellement un jour de congé le 1er mai, c'est Vichy qui décide, après la proclamation de la Charte du Travail, d'attribuer un jour férié annuel pour les travailleurs.


Les syndicats français n'aiment pas en parler. Mais enfin, le "chômage" du 1er mai décidé par le maréchal Pétain s'intègre à une politique globale propre à l'État français qui se veut "sociale" et qui inspire encore aujourd'hui la plupart de nos "politiques de protection".

La France, si paradoxale, a joué la comédie de la condamnation de Vichy sans appel possible, tout en prorogeant discrètement, mais consciencieusement, son héritage. Par exemple, le comité d'entreprise est une création de Vichy et de sa Charte du Travail promulguée en 1941. Cette innovation survécut à la Libération et demeure le poumon de la "démocratie sociale" dans les entreprises qui en sont dotées.

D'une manière générale, la politique sociale de Vichy repose sur une condamnation du libéralisme et sur une volonté de dépasser la lutte des classes par un système qui se réclame du corporatisme. Sa philosophie générale est proche de la doctrine sociale de l'Église. Vous retrouverez en fin d'article le texte intégral du discours de Saint-Étienne, le 1er mars 1941, qui égrène la pensée sociale du maréchal. Voici une phrase essentielle de ce texte fondateur que peu de syndicalistes, notamment à la CFDT, combattraient aujourd'hui :

<Le maréchal demande aux acteurs de l'entreprise, salariés comme patrons> "De se pénétrer de la doctrine du bien commun au-dessus des intérêts particuliers, de s’instruire des méthodes d’organisation du travail capables de permettre à la fois un meilleur rendement et plus de justice, en donnant à chacun sa chance dans l’entreprise et dans la profession."

Cette vision sociale-là structure encore aujourd'hui l'essentiel des discours politiques, qu'ils soient de gauche, de droite ou du centre, dans notre pays. Dépasser les logiques d'intérêts individuels en cherchant le "bien commun" et en organisant l'entreprise autour de celui-ci, voilà une vision qui domine la "démocratie sociale".

Dans cette perspective quasiment philosophique, il est important de noter qu'il existe un large consensus, y compris patronal, en France, pour attribuer à l'État un rôle d'organisateur et de garant. L'État doit imposer des règles minimales et doit garantir le "bien commun".

D'où l'instauration par l'État vichyste d'une Fête qui s'impose à toutes les entreprises sans possibilité d'adaptation conventionnelle : nous sommes ici à plein dans le registre symbolique où l'État, sans atteindre le degré d'interventionnisme propre à un système socialiste, impose néanmoins sans complexe des normes protectrices. Il faut bien retenir ce point : dans la conception vichyste du droit du travail, l'État est un acteur de plein droit.


Et que demandent au fond nos syndicats aujourd'hui ?

Ils portent la même conception que Vichy : la recherche du profit est incompatible avec la protection des salariés. Il faut imposer un bien commun par la loi, déclinée en une multitude de négociations collectives "corporatistes". S'il ne s'agit pas (ou plus) de collectiviser les moyens de production comme en Union Soviétique, il faut un État interventionniste pour fixer des limites à la fameuse "démocratie sociale" qui consiste à organiser des négociations dans les entreprises, les branches, ou les interprofessions.

Sur ce point, l'aspiration française est en complète contradiction avec les pratiques allemandes où la Loi Fondamentale de 1949 interdit à l'État fédéral d'intervenir dans les conflits sociaux.

La querelle du 1er mai 2026 constitue une parfaite illustration de cette vision de la société et du travail. Une loi interdit le travail des salariés le 1er mai. Ouvrir la possibilité d'y déroger par des négociations d'entreprise, ou par du volontariat, ne serait rien d'autre qu'une remise en cause de cette fonction fondamentale de l'État, chargé de fixer les règles et d'arbitrer le match.


Je laisse bien entendu chacun se faire sa propre opinion sur le nécessaire rôle de l'État dans le champ du "social". Je souhaite simplement éclairer les injonctions paradoxales et les contradictions de notre système de négociation collective.

D'un côté, une mythologie puérile de la "démocratie sociale", terme qui mérite d'être explicité longuement, conduit les grandes centrales syndicales à dénoncer "l'extrême droite", qui commence parfois, à les en croire, avec Bruno Retailleau. Mais, d'un autre côté, les mêmes centrales syndicales se battent becs et ongles pour préserver un modèle de dialogue social forgé par le maréchal Pétain et imposé par Vichy.

Il y a donc un théâtre de l'absurde en France. On dénonce le péril fasciste, mais on fait son beurre, son miel et son sucre de l'héritage qu'il a laissé.


DISCOURS DU MARÉCHAL PÉTAIN À SAINT-ÉTIENNE, 1er MARS 1941

Ouvriers, Techniciens, Patrons français,

Dans mon message du 10 octobre dernier, je vous ai dit que l’on ne peut faire disparaître la lutte des classes, fatales à la Nation, qu’en faisant disparaître les causes qui ont dressé ces classes les unes contre les autres.

Ces causes, c’est la menace du chômage, c’est l’angoisse de la misère qu’elle fait peser sur vos foyers. C’est le travail sans joie de l’ouvrier sans métier. C’est le taudis dans la cité laide, où il passe les hivers sans lumière et sans feu. C’est la vie de nomade, sans terre, sans toit.

Telle est la condition prolétarienne.

Il n’y aura pas de paix sociale tant que durera cette injustice.

En ce qui concerne l’organisation professionnelle, un texte de loi si parfait qu’il soit est impuissant à accomplir une réforme de cette ampleur.

La loi ne saurait créer l’ordre social ; elle ne peut que le sanctionner dans une institution après que les hommes l’ont établi. Le rôle de l’État doit se borner ici à donner à l’action sociale son impulsion, à indiquer les principes et le sens de cette action, à stimuler et orienter les initiatives.

En réalité, les causes de la lutte des classes ne pourront être supprimées que si le prolétaire qui vit aujourd’hui, accablé par son isolement, retrouve dans une communauté de travail, les conditions d’une vie digne et libre, en même temps que des raisons de vivre et d’espérer.

Cette communauté, c’est l’entreprise. Sa transformation peut, seule, fournir la base de la profession organisée, qui est elle-même une communauté de communautés.

Cela exige qu’une élite d’hommes se donnent à cette mission.

Ces hommes existent parmi les patrons, les ingénieurs, les ouvriers. C’est à eux d’abord que je fais appel. Je leur demande :

1° De se pénétrer de la doctrine du bien commun au-dessus des intérêts particuliers, de s’instruire des méthodes d’organisation du travail capables de permettre à la fois un meilleur rendement et plus de justice, en donnant à chacun sa chance dans l’entreprise et dans la profession ;

2° De s’informer des réalisations sociales qui existent déjà et que des hommes clairvoyants et généreux ont su accomplir, en dépit des difficultés de tous ordres qui, dans le passé, entravaient leurs efforts.

Ainsi, peu à peu, et par l’action de tous, une œuvre définitive s’accomplira sous l’autorité et avec l’encouragement de l’État.

Pour entreprendre cette œuvre fondamentale qui sera la vôtre, une large enquête sera faite, à laquelle prendront part tous ceux qui veulent se dévouer à la grande cause de la paix sociale dans la justice.

Tous les travailleurs, qu’ils soient patrons, techniciens, ouvriers, sont aux prises chaque jour avec des difficultés nouvelles, conséquences de la situation présente de notre pays.

Il est donc urgent qu’ils aient la possibilité de défendre leurs intérêts légitimes, d’exprimer leurs besoins et leurs aspirations.

Il est indispensable de créer des organismes qui puissent résoudre vite les questions posées ou, s’ils ne peuvent les résoudre eux-mêmes, donner à l’État des moyens de le faire, sans que ses décisions soient paralysées par une connaissance insuffisante des problèmes ou par une organisation administrative trop lente à se mouvoir.

Tel devra être l’objet d’une première loi sur l’organisation professionnelle. Cette loi créera des organismes simples, qui ne seront pas des organisations de classes, mais des comités sociaux où, patrons, techniciens, et ouvriers rechercheront ensemble les solutions des problèmes actuels dans une commune volonté de justice, dans le souci constant d’apaiser par l’entraide les misères et les angoisses de l’heure.

Travailleurs français, je vous demande d’entendre mon appel. Sans votre adhésion enthousiaste à l’œuvre de reconstruction sociale, rien de grand ne peut être fait. Sachez-vous y donner avec un désintéressement total.

Ouvriers, mes amis, n’écoutez plus les démagogues. Ils vous ont fait trop de mal. Ils vous ont nourris d’illusions. Ils vous ont tout promis. Souvenez-vous de leur formule : « Le pain, la paix, la liberté. » Nous avons eu la misère, la guerre, et la défaite.

Pendant des années, ils ont injurié et affaibli la Patrie, exaspéré les haines ; mais ils n’ont rien fait d’efficace pour améliorer la condition des travailleurs, parce que, vivant de leur révolte, ils avaient intérêt à encourager ses causes.

Ingénieurs, vous avez pensé trop souvent qu’il vous suffisait de remplir avec conscience votre fonction technique. Vous avez plus à faire, car vous n’êtes pas seulement des techniciens, vous êtes des chefs. Comprenez bien le sens et la grandeur du nom de chef.

Le chef, c’est celui qui sait à la fois se faire obéir et se faire aimer. Ce n’est pas celui qu’on impose, mais celui qui s’impose.

N’oubliez pas que pour commander aux hommes il faut savoir se donner.

Patrons, parmi vous beaucoup ont une part de responsabilité dans la lutte des classes. Votre égoïsme et votre incompréhension de la condition prolétarienne ont été trop souvent les meilleurs auxiliaires du communisme. Je ne vous demande pas de renoncer à tirer de vos entreprises le bénéfice légitime de vos activités, mais je vous demande d’être les premiers à comprendre vos devoirs d’hommes et de Français.

Ouvriers, techniciens, patrons, si nous sommes aujourd’hui confondus dans le malheur, c’est qu’hier vous avez été assez fou pour vous montrer le poing.

Cherchez, au contraire, à mieux vous connaître. Vous vous en estimerez davantage, vous aurez confiance les uns dans les autres, vous résoudrez ensemble le grand problème du travail et de l’ordre social.

Renoncez à la haine, car elle ne crée rien ; on ne construit que dans l’amour et dans la joie.

En faisant de la France une société humaine, stable, pacifiée, vous serez les meilleurs artisans du redressement de la Patrie.


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