La question du 1er mai et de son caractère férié a beaucoup agité le débat public. Une véritable opération de révisionnisme historique a gommé l'origine vichyste de cette fête "chômée", qui s'intégrait dans le cadre plus général de la Charte du Travail de 1941, dont Thibault de Varenne nous rappelle le sens.

Le débat sur le 1er mai et le droit pour les salariés de travailler librement ce jour-là a réveillé de vieux démons français. Bien entendu, la gauche la plus conservatrice, comme la CGT, a combattu l'idée d'un assouplissement législatif sur cette Fête créée sous Vichy. Mais la droite conservatrice lui a emboîté le pas, avec des accents très pétainistes, qui rappellent la proximité idéologique entre la "droite sociale" et l'orthodoxie marxiste.
Pour faire le point sur ce sujet, j'ai demandé à Thibault de Varenne de reprendre en détails l'histoire de cette fête.
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Genèse d'une révolution sociale sous l'Occupation
L’instauration de la Charte du Travail le 4 octobre 1941 ne peut être comprise sans une analyse profonde du traumatisme national causé par la défaite de juin 1940. Pour le régime de Vichy, la débâcle militaire n'est pas seulement un échec stratégique, mais la conséquence d'un délitement moral et social dont la IIIe République, le parlementarisme et le Front populaire seraient les principaux responsables. Dès juillet 1940, Philippe Pétain, investi des pleins pouvoirs, entend engager la France dans une « Révolution nationale » visant à rompre avec l'héritage libéral et marxiste pour instaurer un ordre nouveau fondé sur des communautés naturelles : la famille, la province et la profession.
La question sociale se trouve au cœur de ce projet. Pour les idéologues de Vichy, la lutte des classes est un poison qui a divisé la nation et affaibli sa capacité de résistance. L'objectif est donc de supprimer juridiquement et pratiquement cette lutte en substituant à l'affrontement systématique entre patronat et salariat une collaboration organique au sein de structures communes. C'est ce que certains conseillers du Maréchal, comme Raphaël Alibert ou Adrien Marquet, qualifient de « divine surprise », voyant dans la défaite l'opportunité de liquider le syndicalisme de classe et de réorganiser l'économie sur des bases autoritaires et corporatistes.

Cette volonté de réorganisation s'exprime d'abord par des mesures d'épuration. Dès août 1940, le régime interdit les sociétés secrètes (franc-maçonnerie) et commence à surveiller étroitement les directions d'entreprises pour en éliminer les « indésirables », une politique qui se traduira par la constitution de 170 000 fiches de suspects. C’est dans ce climat de contrôle policier et de ferveur idéologique que s’élabore la Charte du Travail, conçue comme le pendant social de l'économie dirigée instaurée par les Comités d'organisation (CO) en août 1940.
Les fondements doctrinaux : entre catholicisme social et néo-syndicalisme
La Charte du Travail est le produit d'une synthèse hybride entre plusieurs courants de pensée qui traversent la droite et une partie de la gauche française des années 1930. D'un côté, elle puise dans le catholicisme social, qui rejette autant le capitalisme libéral « sans âme » que le socialisme athée, prônant une réconciliation des classes par la charité et l'organisation corporative. De l'autre, elle intègre les thèses du néo-syndicalisme et du planisme portées par des hommes comme René Belin, ancien dirigeant de la CGT devenu ministre du Travail de Pétain.
Le discours prononcé par Pétain à Saint-Étienne le 1er mars 1941 fixe les grandes lignes de cette doctrine. Le Maréchal y préconise un État qui donne une « impulsion à l'action sociale » et appelle à la création d'une « communauté de travail » au sein de l'entreprise, base de l'organisation professionnelle. L'idée centrale est que le travail n'est pas une marchandise, mais un acte social qui doit être protégé et encadré.
Comparaison des influences idéologiques de la Charte
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Courant de
pensée |
Valeurs clés
intégrées dans la Charte |
Objectifs
visés |
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Catholicisme
Social |
Solidarité,
justice sociale, rôle de la famille, protection du métier. |
Réconcilier
les classes par la morale chrétienne et l'entraide professionnelle. |
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Corporatisme
Traditionnel |
Hiérarchie,
métiers organisés, rejet du suffrage universel dans l'économie. |
Restaurer un
ordre pré-révolutionnaire où la profession est une seconde famille. |
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Néo-syndicalisme
(Belin) |
Technocratie,
économie dirigée, gestion paritaire des intérêts sociaux. |
Rationaliser
les rapports sociaux pour éviter les conflits et augmenter la productivité. |
|
Étatisme
Autoritaire |
Contrôle de
l'État sur les salaires et les syndicats, interdiction de la grève. |
Maintenir
l'ordre public et assurer la production nationale sous l'Occupation. |
Cette complexité doctrinale explique les difficultés rencontrées lors de la rédaction du texte. René Belin, bien qu'ayant rompu avec la CGT, restait attaché à une certaine forme d'autonomie syndicale, ce qui lui valut le rejet de ses premiers projets par l'entourage plus traditionaliste de Pétain. La version définitive fut finalement confiée au lieutenant-colonel Gaston Cèbe, chargé de mission à la présidence du Conseil, qui produisit un texte marqué par une forte empreinte étatiste et autoritaire.
L'architecture de la Charte : familles professionnelles et syndicat unique
La loi du 4 octobre 1941, dite « Charte du Travail », instaure une structure pyramidale visant à embrasser l'intégralité de la vie productive du pays, à l'exception des fonctionnaires et des professions libérales dotées d'un ordre spécifique. Cette organisation repose sur deux piliers : les familles professionnelles et le syndicat unique.
