Par Eric V.
Une lettre de Washington a suffi, le 12 juin, pour éteindre partout deux des intelligences artificielles les plus puissantes du monde. La leçon n'est pas américaine. Elle est française : tant que nous emprunterons notre intelligence, un autre en tiendra l'interrupteur. Et la réponse, pour une fois, a un nom.
Il y a des soirs de vendredi où il ne se passe rien, et celui du 12 juin en avait toutes les apparences : les bureaux se vidaient, les écrans s'éteignaient, chacun rentrait chez soi. Sauf que, ce soir-là, ce ne sont pas seulement les bureaux qui se sont éteints. Deux des outils les plus puissants jamais mis entre les mains du public ont cessé de répondre, d'un coup, sur toute la planète, et la plupart de leurs utilisateurs ne savaient même pas pourquoi.
Il faut d'abord comprendre ce qui s'est passé. Ensuite, seulement, on pourra parler de ce qui nous regarde.
I. Pourquoi Fable 5 a disparu
Les faits sont simples, et c'est leur simplicité qui inquiète. L'entreprise américaine qui fabrique les modèles Fable 5 et Mythos 5 a reçu, le 12 juin en fin d'après-midi, une directive du gouvernement américain lui interdisant d'en donner l'accès à tout ressortissant étranger — où qu'il se trouve, dans le monde entier, jusqu'à ses propres salariés non-américains. La mesure était invoquée au nom de la sécurité nationale. Pour ne pas risquer de l'enfreindre, l'entreprise a tout coupé, pour tout le monde, sur-le-champ.
Le motif ? On l'ignore précisément, et c'est l'un des aspects les plus troublants de l'affaire. La lettre n'a pas été rendue publique. L'entreprise elle-même dit ne pas connaître exactement le grief qu'on lui oppose. Sa meilleure hypothèse : le gouvernement aurait eu vent d'une technique permettant de contourner les garde-fous du modèle — un « jailbreak », dans le jargon —, consistant en somme à demander à la machine de corriger les failles d'un code informatique. Des chercheurs en cybersécurité, nombreux, ont aussitôt protesté que la capacité en question était banale, disponible chez les modèles concurrents, et utilisée chaque jour par ceux-là mêmes qui défendent nos réseaux. Plusieurs y ont vu moins une question technique qu'une querelle, et une démonstration de force.
Voilà donc où nous en sommes. Un État a découvert qu'il pouvait, sans procès, sans loi votée, sans texte qu'on puisse lire, faire disparaître en quelques heures un service dont dépendent des centaines de millions de personnes. Pas en le censurant, pas en le saisissant, pas en envoyant qui que ce soit : en signant un courrier. Le geste n'a rien de spectaculaire. C'est précisément ce qui le rend nouveau. Les pouvoirs anciens brisaient ; celui-ci débranche. Et un pouvoir qui débranche n'a même pas besoin de vous convaincre — il lui suffit d'éteindre.
On objectera, et ce ne sera pas absurde, que ces machines sont redoutables, que la sécurité prime, qu'un État a le droit de se protéger. C'est vrai. Mais la question n'a jamais été de savoir si l'État peut agir ; elle est de savoir comment. Un juge a-t-il examiné quelque chose ? Une loi a-t-elle prévu cette procédure ? Un texte est-il consultable ? À chaque fois, la réponse est non. Et je me méfie, par tempérament, de tout pouvoir qui obtient en une soirée, par une note administrative, ce qu'un tribunal n'accorderait pas sans débat. Les libertés ne se perdent pas d'un coup. Elles se cèdent par exception, et chaque exception se présente toujours raisonnable.
Mais admettons. Admettons même que Washington ait eu raison. Cela ne change rien à ce qui devrait, ici, nous occuper. Car le problème, pour nous, n'est pas que l'Amérique ait coupé le courant. C'est que la prise était la sienne.
II. Pourquoi l'indépendance française ne peut plus attendre
Nous avons cru, pendant des années, que ces outils étaient à nous parce que nous les payions. Le 12 juin a dissipé l'illusion. On ne possède pas ce qu'on loue, et un peuple qui confie son intelligence à un fournisseur étranger ne décide plus tout à fait de lui-même : il décide tant qu'on le laisse décider. C'est une dépendance d'un genre nouveau, douce, confortable, sans douleur apparente — jusqu'au jour où la porte se ferme, et où l'on s'aperçoit qu'on n'avait jamais eu la clé.
Or il se trouve que, cette fois, la France n'est pas désarmée. C'est même l'aspect le plus encourageant de l'histoire, et celui dont on parle le moins. Nous avons une maison, Mistral, qui fabrique ses propres modèles, qui ne doit rien à personne, et qui a pris depuis quelques mois un tournant décisif. En janvier, l'État lui a confié un accord-cadre avec le ministère des Armées, avec une exigence rare : que tout tourne sur une infrastructure française, et non sur un nuage étranger. En mai, l'entreprise a scellé un contrat pluriannuel avec Airbus couvrant l'aviation, la défense et l'espace. Et elle s'est alliée à l'allemand Helsing, qui fournit déjà des drones à l'armée ukrainienne.
C'est là, sur le front de l'Est, que se joue la partie la plus intéressante. L'Ukraine, devenue le premier vrai laboratoire de la guerre moderne, a ouvert ses données de combat aux modèles d'intelligence artificielle de ses alliés — une décision sans précédent. Jusqu'ici, c'était l'américain Palantir qui régnait sur ce terrain, installé à Kiev, nourri du renseignement ukrainien, omniprésent. Que Mistral et ses partenaires européens s'y avancent à leur tour, c'est l'amorce de quelque chose dont l'Europe rêvait sans oser y croire : un Palantir à nous. Une entreprise du continent capable de transformer la donnée brute du champ de bataille en avantage stratégique, sans passer par Washington, sans demander la permission, sans craindre la lettre du vendredi soir.
J'insiste sur ce point, car il change tout. La souveraineté numérique a longtemps été un mot creux, agité dans les colloques, rangé au lendemain. La voici qui prend corps, par la défense, par la guerre, par la nécessité — c'est-à-dire par les seules choses qui aient jamais forcé les nations à se ressaisir. Une démocratie ne s'arme pas par confort. Elle s'arme quand elle a peur, et il était temps qu'elle eût peur.
Reste le plus difficile, qui est aussi le plus français : vouloir. Nous savons faire les machines ; nous avons même, sous les pieds, l'électricité abondante et pilotable qu'elles réclament, grâce à un parc nucléaire que nous avons longtemps regardé avec la mauvaise conscience du pénitent. Ce qui nous manque n'est ni le talent, ni l'énergie, ni les ingénieurs. C'est la décision de préférer, durablement, un outil modeste qui nous appartient à un outil brillant qu'on nous prête. Cette préférence-là coûte cher, demande de la patience, et ne rapporte rien à court terme. C'est exactement le genre d'effort que nous avons désappris.
Dernier mot
Le 12 juin, nous avons appris une chose désagréable et une chose précieuse. La désagréable : qu'on pouvait éteindre, depuis l'étranger et d'une seule signature, une part de notre intelligence collective. La précieuse : que nous avions, pour une fois, de quoi répondre, et que la réponse était déjà en marche, sur les serveurs de quelques maisons françaises et sur les champs de bataille d'Ukraine.
Il ne tient plus qu'à nous de la soutenir, de la financer, de la préférer — au lieu de la féliciter poliment avant de retourner à l'abonnement étranger, comme on l'a toujours fait. L'affranchissement ne se décrète pas. Il se choisit, un contrat après l'autre. Je voudrais croire que nous saurons le choisir. Je me contenterai, pour l'instant, de noter que nous en avons, enfin, les moyens — et qu'il serait impardonnable de ne pas nous en servir.