Et si le gouvernement venait de réinventer, sans oser le mot, la carte de rationnement ? En demandant à ses ministres des « mesures supplémentaires de freinage de la dépense » pour absorber le coût de la guerre au Moyen-Orient, le gouvernement dit moins une politique d'économies qu'un aveu : la machine qu'on ne sait plus arrêter rationne désormais ses passagers.

Il existe, au fond des tiroirs de quelques familles françaises, des carnets de tickets jaunis que personne n'a jamais eu le cœur de jeter : pain, sucre, matières grasses. La France du rationnement les a conservés jusqu'en 1949 — quatre ans après la fin des combats, le temps que l'administration du manque veuille bien admettre que l'abondance était revenue. L'objet semblait mort, rangé entre la TSF et les actions russes. Il revient pourtant, dématérialisé, anobli, traduit en langue de Bercy. On ne dit plus ticket. On dit « freinage de la dépense ».
Dans une lettre adressée à ses ministres, Sébastien Lecornu demande des « mesures supplémentaires de freinage de la dépense » pour absorber le coût de la guerre au Moyen-Orient — « au moins 6 milliards d'euros, à ce jour », selon ses propres termes : 4 milliards sur l'État, 2 milliards sur la sphère sociale. Et Bercy d'énoncer la règle du jeu : toute dépense nouvelle rendue nécessaire par la crise sera compensée « à l'euro près » par l'annulation d'une dépense prévue. La formule se veut martiale. Elle est surtout révélatrice.
Six milliards contre trente-huit
Prenons les deux récits en présence, car chacun mérite d'être entendu avant d'être renvoyé dos à dos. Côté gouvernement, on plaide le sérieux : une crise externe, un choc pétrolier, et un exécutif qui tient sa trajectoire en demandant l'effort à tous. Côté oppositions, on crie à l'austérité : l'hôpital, l'école, les collectivités paieraient la guerre des autres. Les deux camps jouent leur partition avec conviction, avec constance, avec un sens consommé du rôle.
Les deux oublient le même chiffre. Le budget 2026, promulgué le 19 février après trois recours au 49.3, prévoit 38 milliards d'euros de dépense publique supplémentaire, un déficit relevé en cours de route de 4,7 à 5 % du PIB, et une dette portée à 118,3 % du PIB en fin d'année. L'OFCE parle pudiquement d'un « déficit de compromis » ; l'iFRAP, plus crûment, d'un budget de renoncements. Six milliards de « freinage » contre trente-huit milliards d'accélération : le solde de l'année reste une augmentation massive, assumée, votée — ou plutôt non votée, puisque le 49.3 en a fait l'économie.
On ne freine pas un convoi qu'on vient soi-même de lancer à pleine vitesse. On en rationne les passagers.


La guerre, vieille complice
Bertrand de Jouvenel, écrivant Du Pouvoir dans l'immédiat après-guerre, avait décrit le mécanisme avec une précision d'horloger : chaque guerre hisse l'État sur un palier de prélèvement et de commandement dont il ne redescend jamais tout à fait. La crise passe, le palier reste. Je n'irai pas chercher de longues citations — l'idée se suffit : le Pouvoir ne rétrécit pas de lui-même, il profite de chaque urgence pour étendre ce qu'il tient, et quand l'urgence l'oblige à choisir, il ne choisit jamais contre lui-même. Il redistribue la contrainte vers le bas.
La lettre de Matignon en est l'illustration chimiquement pure. La guerre au Moyen-Orient coûte 6 milliards ? On ne suspend pas un programme d'agence, on ne ferme pas un guichet, on ne rend pas un périmètre à la société civile. On demande aux ministères de « freiner » — c'est-à-dire de faire payer la crise par les administrés, en bout de chaîne, sous forme de services réduits et de files allongées. Le palier, lui, est sanctuarisé.
Le frein est pour les autres.
Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas
Appliquons au « freinage » la grille de Bastiat — ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas — qui n'a pas pris une ride.
Ce qu'on voit : un chiffre rond, une conférence de presse, un Premier ministre qui annonce des économies. Le mot « freinage » lui-même est une trouvaille : il suggère le geste du conducteur prudent, la maîtrise, le sang-froid dans la descente.

Ce qu'on ne voit pas : que ces « économies » sont, pour l'essentiel, des moindres hausses. Contrepoints l'a relevé dès février : pendant que le gouvernement vantait sur X une « dépense publique en recul », les dépenses des administrations centrales passaient de 664 à 681 milliards d'euros. Le recul était un recul en proportion d'un PIB espéré, pas une soustraction. Et la Cour des comptes, dans sa note de février, a écrit l'autre moitié de la phrase : la modeste réduction du déficit 2025 — 161 milliards d'euros tout de même, 5,4 points de PIB — est « exclusivement » imputable à 23 milliards de hausses d'impôts. Exclusivement. Pas un euro de l'effort n'est venu de la dépense ; tout est venu du contribuable. Faut dire que c'est plus commode : le contribuable, lui, ne fait pas grève.
Je suppose qu'il se trouvera, dans les cabinets, des gens sincères pour défendre la règle de compensation « à l'euro près ». Mais cette règle ne s'applique qu'aux dépenses nouvelles — la base, les quelque 1 700 milliards de dépense publique annuelle, près de 57 % du PIB, reste hors du champ du frein. On rationne le supplément. Jamais le banquet.
Une tradition française
Ce n'est pas nouveau ; à le bien regarder, c'est très français. Le plan Barre de 1976 promettait la rigueur ; le tournant de 1983 la promettait encore ; le plan Juppé de 1995, la RGPP de 2007, les pactes et rabots des années 2010 l'ont promise tour à tour, sérieusement, solennellement, presque pieusement. Un demi-siècle de freinages successifs — et au terme de ce demi-siècle de freins, la dépense publique est passée d'environ 40 % du PIB au milieu des années 1970 à 57 % aujourd'hui. Aucun pays au monde n'a freiné si fort pour accélérer autant.
La constante de ces épisodes n'est pas l'échec comptable, qui se discuterait. C'est le vocabulaire. Jamais « réduction », qui obligerait à dire ce qu'on supprime. Jamais « retrait », qui obligerait à dire ce qu'on rend. Toujours des mots de mécanique douce — freinage, maîtrise, modération, rabot — qui décrivent une intention sans engager une politique, et qui permettent à chaque gouvernement de tenir le rôle du gestionnaire rigoureux pendant que la machine, sous lui, continue sa soûlographie budgétaire. Nous avons changé les mots à chaque décennie. Nous n'avons pas changé la pratique.
Pendant ce temps
Pendant que Paris débat de six milliards, les créanciers, eux, recomptent. L'Insee décrit un « nouveau choc pétrolier » et un net regain d'inflation ; la Banque de France abaissera mi-juin sa prévision de croissance ; la BCE, face à une inflation de zone euro remontée à 3,2 %, s'apprête à relever ses taux le 11 juin. Or la Cour des comptes le rappelle dans la même note de février : la France aborde cette séquence avec le déficit le plus élevé de la zone euro, le troisième stock de dette — 3 465 milliards d'euros fin 2025 — et un ratio qui monte quand celui de nos voisins descend. Chaque quart de point de taux supplémentaire se transformera, année après année, en milliards d'intérêts — des milliards qu'aucune lettre de Matignon ne pourra « freiner », parce qu'on ne négocie pas avec une courbe de taux.
Le vrai freinage ne viendra peut-être pas de Matignon. Il viendra du marché obligataire, qui ne publie pas de circulaires.

Dernier mot
Une société libre ferait l'inverse exact de ce qui s'annonce. Elle commencerait par nommer : non pas « freinage », mais choix — dire quelles missions l'État abandonne, quels organismes il ferme, quels périmètres il rend à la société. Elle distinguerait la soustraction réelle de l'addition ralentie, et publierait l'une et l'autre sans les confondre. Elle admettrait surtout qu'un pays qui consacre 57 % de sa richesse à la dépense publique n'a plus d'amortisseur quand le choc externe arrive — et que c'est cette absence d'amortisseur, non le pétrole, qui le rend fragile.
Rien de tout cela ne sera fait, je suppose, et les Français le sentent confusément — ils regardent monter la dette comme on regarde monter une crue, depuis le pas de la porte, en se demandant jusqu'où l'eau viendra cette fois. Mais le lecteur de ces colonnes n'est pas condamné au pas de la porte. Ce que l'État appelle freinage, chacun peut l'appeler par son nom — rationnement — et en tirer la conséquence pratique : ne pas attendre de la machine qu'elle se réforme, et construire, à son échelle, par son travail, par son épargne, par ses choix de vie, l'indépendance que la dépense publique promet et ne livre jamais. Les tickets de 1949 ont fini dans les tiroirs. Reste à savoir ce que nos petits-enfants y trouveront de nous.




