La grosse blague du AirBnB à la française que Macron veut lancer

La grosse blague du AirBnB à la française que Macron veut lancer


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Il paraît qu’un AirBnB à la française va voir le jour ! C’est Éric Lombard, directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) qui l’a annoncé hier à la presse, à l’occasion du Comité Interministériel consacré au tourisme et à sa relance. On s’amuse par avance des milliards que ce décideur public va engloutir dans un produit dont il n’a même pas écrit le cahier des charges, et dont il ne connaît pas très bien encore les contours.

Au concours Lépine que les dignitaires du régime mènent entre eux pour relever le pays (et accessoirement pour flagorner les chaussures du Premier Ministre et du Président de la République), l’idée d’Éric Lombard, directeur général de la Caisse des Dépôts, de créer un AirBnB français remporte sans doute le premier prix. Elle vaut le détour, car elle montre comment une élite nommée par le pouvoir politique est capable d’engloutir des milliards d’argent public en pure perte pour exister, alors qu’une logique coopérative devrait l’inciter à soutenir des initiatives privées bien plus efficaces.

Quand le directeur de la CDC y va au flan

Il n’est pas prouvé qu’Éric Lombard soit un grand entrepreneur. En revanche, il vient de prouver qu’il est non seulement un excellent communicant, mais aussi un excellent thuriféraire qui a l’art de se faire bien voir de ses maîtres en brassant l’air qui va bien pour mousser. Ainsi, alors même que, du propre aveu de ses collaborateurs, le projet d’AirBnb français est si balbutiant qu’on ne sait pas encore s’il permettra de faire des réservations en ligne, le directeur général a d’ores et déjà tonitrué sur les chaînes de télévision que le monde du tourisme numérique n’avait qu’à bien se tenir : la CDC arrive !

Dans l’art de la carabistouille, la dépêche du site France 24 est la meilleure, et pourrait figurer dans les manuels orwellien comme modèle de propagande à peine voilée. Elle se conclut par une superbe considération qui ne semble pas avoir perturbé le rédacteur outre mesure : « Cette nouvelle plateforme, selon Lombard, sera entièrement conçue pour l’industrie touristique française. L’effort prendra cependant plusieurs mois avant son achèvement, et aucun délai n’a encore été fixé pour son lancement. »

Bref, tout est au futur, rien n’a commencé, la date de livraison n’est même pas imaginée, mais la France plastronne déjà. C’est in the pocket, et même c’est un jeu d’enfant d’embrocher d’un coup d’un seul AirBnb, Booking, Expedia, et tant d’autres. Il se suffit de dire, comme le fait Éric Lombard, « il faut qu’on se réapproprie le lien avec le client », puis de payer quelques missions au Boston Consulting Group, et hop ! le tour est joué.

Contactée, la Banque des Territoires (qui est en charge du développement) rappelle que le projet de plateforme en est encore à ses balbutiements. La possibilité de réserver en ligne des logements pour concurrencer Airbnb ou Booking.com n'est d'ailleurs pas encore décidée.   

BFM Business

Projet d’intérêt général ou flagornerie d’un régime décadent ?

En lisant autant de déclarations triomphalistes et superlatives qui reposent sur aussi peu d’études sérieuses et aussi peu de vision stratégique (le fait de ne pas savoir si le site permettra de faire de la réservation en ligne à ce stade étant déjà un indice catégorique de l’absence complète de vision dans ce projet), on comprend que le comité interministériel qui s’est tenu hier sur le tourisme n’a pas cherché à trouver de vraies solutions aux difficultés du secteur. Il a simplement rempli un vide communicationnel qui faisait tache.

Il fallait dire des choses agréables aux petites gens dont les cafés, les hôtels, les restaurants ferment ou fermeront dans les semaines à venir. Alors le directeur de cabinet de Matignon a écrit aux autres directeurs de cabinet concernés par le projet en leur demandant d’apporter des idées, et chaque directeur de cabinet, rempli d’effroi devant cet appel à penser, a transmis aux échelons sous ses ordres cette curieuse démarche. Et les cire-pompes de service, qui rêvent d’un poste plus élevé que celui qu’ils occupent, ont sorti la machine à divertissement pour « occuper le terrain » et servir aux puissants la soupe qu’ils attendaient.

L’intérêt général, bien entendu, n’est pas en cause dans cette affaire.

Pourquoi soutenir ce qui marche quand on peut rater avec l’argent de l’État?

Bien entendu, Éric Lombard préfère créer quelque chose d toutes pièces avec l’argent de l’État, plutôt que de soutenir plus humblement des initiatives privées qui fonctionnent, qui sont françaises, mais qui le priveraient de la possibilité de jouer aux Bill Gates ou aux Steve Job, et de dire in fine « c’est moi qui l’ai fait ». Sachant que si son projet échoue, les seules victimes de l’échec seront les hôteliers et les restaurateurs français. L’impact sur sa carrière sera nul.

Ainsi, on lira avec très grand intérêt le post de Mathieu Jost, fondateur de MisterB&B et de sejourning.com, qui explique avec brio comment ces deux initiatives françaises qui réussissent ont dû s’expatrier aux États-Unis pour trouver des fonds et comment elles sont systématiquement pénalisées par les pouvoirs publics français par rapport à leurs concurrents américains.

Ce n’est qu’exilés aux États-Unis que nous avons pu trouver les fonds nécessaires. La médiatisation de notre success-story dans la Silicon Valley nous a permis de rentrer en France et de finaliser, en 2017, une levée de fonds cruciale auprès de fonds d’investissement français et allemand. Aujourd’hui, avec 15,5M d’euros levés, le capital de notre entreprise est toujours majoritairement français.   

John Doe

Les élites de la start-up nation ont l’US mania

On ne peut évidemment pas expliquer clairement à Mathieu Jost que l’indifférence, voire la méfiance, qu’il a rencontrée vis-à-vis de ses projets dans l’élite française, alors même qu’il a pu réussir de très belles levées de fonds aux États-Unis, vient simplement de l’incompétence de nos élites, qui prennent leurs tocades et leurs affects pour le produit de la rationalité la plus pure. Et pour aller plus loin, un créateur de start-up qui prétend ne pas être polytechnicien et qui ne s’appuie pas sur le réseau des anciens pour lever des fonds a si peu de chances de réussir qu’il a immédiatement intérêt à émigrer aux États-Unis pour réussir. Et c’est une fois qu’il sera paré de l’aura absurde de l’américanisation qu’il pourra enfin exister en France.

Voilà pourquoi Éric Lombard, choisi il y a dix-huit mois par Emmanuel Macron pour diriger la Caisse des Dépôts ne cherche absolument pas à s’appuyer sur des initiatives françaises déjà existantes, et rentables, pour défendre le tourisme français. C’est bien connu, le Français qui ne sort pas d’une grande école est un Gaulois réfractaire. Il vaut beaucoup mieux utiliser l’argent des impôts payés par ces réfractaires pour créer des produits couteux, inefficaces et qui, au besoin concurrenceront les entreprises qu’ils ont créées.

Des élites obsolètes face à un monde qu’elles ne comprennent pas

Disons-le, nous n’avons aucun doute sur le fait qu’Éric Lombard, ancien élève d’HEC, proche de Michel Sapin, membre du Cercle des Économistes, soit un homme tout à fait brillant. On peut en revanche s’interroger sur sa compréhension de la société du XXIè siècle. L’avenir est-il aux grands projets d’État, menés par des managers qui ne prennent aucun risque personnel dans leur projet, et qui n’ont pas de vision claire du produit qu’ils veulent lancer, convaincus qu’ils sont que le soutien de l’État tient lieu de logique d’entreprise ? Ou bien les réussites de la Silicon Valley ont-elles montré que si le soutien de l’État est utile, il ne peut tenir lieu de projet lui-même. Il n’a de sens que s’il pousse une initiative visionnaire, développée par un visionnaire qui sera toujours meilleurs que l’appareil politisé qui compose un État bureaucratique ?

Bref, les élites françaises ont-elles compris que l’argent du contribuable ne doit pas leur servir à jouer aux entrepreneurs, mais doit servir à des entrepreneurs et à des entreprises qui réussissent parce qu’elles en ont la vision ?

La réponse est évidemment dans la question.


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