Ingénierie sociale et cyberguerre électorale : comment Trump a gagné en 2016

Ingénierie sociale et cyberguerre électorale : comment Trump a gagné en 2016


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Le Courrier évoque régulièrement les techniques d'ingénierie sociale qui se sont banalisées dans nos démocraties pour mieux contrôler le débat public. Je rends ici hommage aux apports essentiels de Steve Banon à la campagne présidentielle de 2016, sans lesquels Trump n'aurait probablement pas gagné cette année-là.

L'élection présidentielle américaine de 2016 marque un point de rupture historique dans l'évolution des communications politiques mondiales, transformant le paysage démocratique en un laboratoire d'ingénierie sociale à grande échelle. Cette période a vu l'émergence d'une approche qualifiée de « militaire » en matière de traitement de données, où la psychométrie et le micro-ciblage comportemental ont été utilisés pour influencer, voire manipuler, les processus de décision électorale. Au cœur de cette transformation se trouvaient la campagne de Donald Trump, pilotée par une infrastructure technologique nommée Project Alamo, et la firme britannique Cambridge Analytica, dont les méthodes de collecte de données ont déclenché l'un des plus grands scandales de l'ère numérique.

How Trump’s campaign used the new data-industrial complex to win the election | United States Politics and Policy
This year’s presidential election was not the first ‘social media’ election, but the campaigns did take their use of online data and activism to a whole new level. Jonathan Albright writes on how Donald Trump’s campaign used ‘military grade’ data-driven psychometric micro-targeting to influence people to go out and vote for their candidate. What do
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Le paradigme de la donnée : de la persuasion à la manipulation de masse

Le succès de Donald Trump en 2016 ne peut être dissocié d'un changement fondamental dans la gestion de l'identité numérique. Alors que les campagnes traditionnelles s'appuyaient sur des sondages globaux et des panels représentatifs, l'équipe de Trump a investi massivement dans le « big data » pour construire une image granulaire de chaque citoyen américain. Cette mutation s'est opérée sous la direction de Brad Parscale, un entrepreneur de San Antonio qui, malgré son manque d'expérience politique initiale, a su transformer Facebook en un moteur de guerre électorale sans précédent.

L'infrastructure centrale de cette opération était Project Alamo, une base de données propriétaire contenant les identités détaillées de 220 millions d'individus aux États-Unis. Contrairement aux bases de données électorales classiques, Project Alamo a agrégé entre 4 000 et 5 000 points de données par personne, croisant des informations publiques, privées et comportementales pour dresser des profils d'une précision chirurgicale.

The 45th: How the Trump Campaign’s Digital Strategy Made History - Digital Innovation and Transformation
Trump’s Innovative and Effective Digital Campaign

Catégorie de données

Exemples de points de données intégrés

Sources de collecte

Identité Civile

Registres d'inscription électorale, historique de vote, adresse physique.

États, comtés, registres publics.

Profil de Consommation

Historique d'achats par carte de crédit, abonnements, programmes de fidélité.

Experian, Datalogix, Acxiom.

Affinités et Valeurs

Possession d'armes à feu, adhésion à des groupes religieux ou associatifs.

Listes de la NRA, groupes Tea Party.

Activité Numérique

Identités de comptes internet, historique de navigation, interactions sur les réseaux sociaux.

Partenaires marketing Facebook, courriels.

Profilage Psychologique

Traits de personnalité OCEAN, scores de partisannerie, réceptivité aux messages de peur.

Cambridge Analytica, sondages.

Cette accumulation de données a permis de passer d'une stratégie de diffusion massive à une stratégie de micro-ciblage. En utilisant les outils publicitaires de Facebook, la campagne a pu identifier des « Lookalike Audiences » (audiences similaires), trouvant automatiquement de nouveaux partisans potentiels dont les caractéristiques numériques ressemblaient à celles des partisans déjà identifiés. Ce processus a permis une expansion continue de la base de données, chaque interaction nourrissant l'algorithme pour affiner les cibles suivantes.

Project Alamo - Wikipedia

L'écosystème Cambridge Analytica : psychométrie et architecture de l'influence

L'implication de Cambridge Analytica (CA) a apporté une dimension psychologique et comportementale à l'infrastructure brute de Project Alamo. Fondée en 2013 avec l'appui financier du milliardaire Robert Mercer, CA se présentait comme une entreprise de science des données capable de prédire les comportements des électeurs en fonction de leur personnalité.

Facebook–Cambridge Analytica data scandal - Wikipedia

Le mécanisme de collecte et l'exploitation de l'Open Graph

Le scandale Cambridge Analytica repose sur la manière dont la firme a obtenu les données de millions d'utilisateurs Facebook sans leur consentement explicite. Entre 2013 et 2014, un chercheur de l'université de Cambridge, Aleksandr Kogan, a créé une application nommée « This Is Your Digital Life ». Sous couvert de recherche académique, cette application proposait un test de personnalité à environ 270 000 utilisateurs, qui étaient rémunérés pour y participer.

Toutefois, en raison de la structure de l'API « Open Graph » de Facebook à l'époque, l'application ne collectait pas seulement les données des participants au test, mais aussi celles de l'intégralité de leurs amis Facebook. Ce mécanisme viral a permis à Kogan de récolter les informations personnelles de près de 87 millions d'utilisateurs, créant une base de données massive que CA a ensuite exploitée pour construire des modèles psychographiques. Facebook a par la suite reconnu que la Californie était l'État le plus touché avec 6,7 millions d'utilisateurs dont les données ont été aspirées.

Les secrets de la manipulation : décryptez le Big Five et les traits qui contrôlent !
L’affaire Cambridge Analytica nous a appris quelles techniques étaient à l’oeuvre pour nous manipuler sur Internet. Le Courrier lance une

Le modèle OCEAN et le profilage psychographique

L'innovation centrale revendiquée par Cambridge Analytica était l'application du modèle OCEAN (ou « Big Five ») à l'échelle industrielle. Ce modèle psychologique permet de classer chaque individu selon cinq traits fondamentaux. En analysant les « likes », les messages et les habitudes de navigation, les algorithmes de CA pouvaient prédire avec une exactitude troublante la position d'un utilisateur sur ces axes.

Trait de personnalité

Définition psychologique

Application politique ciblée

Openness (Ouverture)

Curiosité intellectuelle, goût pour la nouveauté.

Ciblage des électeurs réceptifs au changement radical.

Conscientiousness (Conscience)

Sens de l'organisation, discipline, conservatisme.

Renforcement des thèmes de l'ordre et de la loi.

Extroversion (Extraversion)

Sociabilité, recherche d'excitation, dynamisme.

Organisation de rassemblements et mobilisation active.

Agreeableness (Amabilité)

Coopération, empathie, besoin d'harmonie.

Messages d'unité ou exploitation des craintes de conflit.

Neuroticism (Névrosisme)

Instabilité émotionnelle, anxiété, peur.

Utilisation de publicités basées sur la menace et la sécurité.

Cambridge Analytica: how did it turn clicks into votes?
Whistleblower Christopher Wylie explains the science behind Cambridge Analytica’s mission to transform surveys and Facebook data into a political messaging weapon

Grâce à ces profils, la campagne Trump pouvait adapter non seulement le contenu de ses publicités, mais aussi le ton, le langage et les visuels. Un électeur identifié comme ayant un haut niveau de névrosisme recevait des messages alarmistes sur la criminalité ou l'immigration, tandis qu'un électeur hautement consciencieux voyait des graphiques et des propositions politiques structurées. Ce niveau de personnalisation a permis de créer une réalité politique fragmentée, où chaque segment de la population percevait une version différente du candidat Trump, spécifiquement conçue pour résonner avec ses propres prédispositions psychologiques.

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Steve Bannon : l'architecte de la guerre culturelle

Steve Bannon a joué un rôle de pivot central entre les investisseurs financiers, la technologie de Cambridge Analytica et la direction idéologique de la campagne de Donald Trump. Ancien banquier chez Goldman Sachs devenu figure de proue de l'alt-right via Breitbart News, Bannon voyait dans le traitement des données une arme pour renverser l'establishment politique.

Steve Bannon - Wikipedia

La synergie entre Breitbart et Cambridge Analytica

Avant de devenir le PDG de la campagne Trump en août 2016, Bannon était vice-président et membre du conseil d'administration de Cambridge Analytica. Il a agi comme le conseiller politique principal de la famille Mercer, les convainquant d'investir 15 millions de dollars dans la création de la firme. Pour Bannon, l'objectif était d'utiliser les techniques de micro-ciblage pour diffuser les thèmes nationalistes et populistes qu'il développait sur Breitbart.

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