Par Élise Rochefort
Le 17 octobre 2026, le Premier ministre a attribué les violences à des « groupes d'ultragauche ». Le 29 octobre, le ministre de l'Intérieur a annoncé des appels à l'insurrection pour le 31. Les comptes rendus d'audience publiés depuis le 19 octobre ne font apparaître aucun prévenu rattaché à un groupe organisé.
Les déclarations officielles
Le samedi 17 octobre 2026, à 18 h 35, alors que les manifestations contre la vie chère se poursuivaient dans plusieurs villes, Sébastien Lecornu a publié un message sur ses réseaux sociaux. Il y écrit que « des groupes d'ultragauche ont organisé la violence dans plusieurs villes de France ; des délinquants s'y sont mêlés pour piller et détruire ». Le même message annonce que le gouvernement ira « jusqu'au bout » du projet de loi « casseurs-payeurs », selon LCP. La déclaration précède les gardes à vue, les déferrements et les premières audiences.

Le 20 octobre, un télégramme du ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, consulté par le Journal du dimanche, impute les destructions du week-end à des « militants d'ultragauche ». Le même hebdomadaire fait état d'une note de la Direction nationale du renseignement territorial qui relevait « plusieurs dizaines » de militants autonomes dans les premières manifestations lycéennes. Ni le télégramme ni la note n'ont été rendus publics.
Le même jour, le porte-parole du ministère de la Justice, Sacha Straub-Kahn, distingue sur ICI deux profils de personnes interpellées : des « casseurs qui sont organisés, les blacks-blocs », d'orientation « plutôt à gauche » et « majoritairement connus des services de police et de justice » ; et des personnes ayant profité du désordre pour entrer dans des commerces, « pas forcément connues » de ces services, avec « une absence de politisation ».
Le 29 octobre, en conférence de presse, Laurent Nuñez a qualifié la journée du 31 octobre de journée « à risque très élevé de troubles à l'ordre public ». Il a fait état d'appels à des rassemblements nocturnes le soir d'Halloween, émanant de groupes d'ultragauche et de sites de gilets jaunes radicalisés, et appelant selon lui à l'insurrection, au pillage et aux dégradations. Ces appels n'ont pas été cités ni reproduits. Environ 70 000 policiers et gendarmes sont mobilisés. La police nationale indique que 1 193 policiers et gendarmes ont été blessés depuis la mi-septembre.
Les chiffres de la réponse pénale
Les chiffres communiqués varient selon la source et l'heure. Pour la seule journée du 17 octobre, France 24 fait état de 2 513 gardes à vue selon les autorités, dont 855 à Paris d'après Actu-Juridique. Le 20 octobre, le nombre de personnes déférées est donné à 700 dans un titre d'ICI le matin, à plus de 800 par le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, à Lille, et à 1 000 par son porte-parole dans la journée. Le nombre de personnes incarcérées est donné à 123, puis à 149, par le même ministre le même jour. Selon le ministère de la Justice, 70 % des personnes gardées à vue sont majeures.
Europe 1 a examiné une trentaine de condamnations prononcées dans les jours suivants. Huit comportent une peine d'emprisonnement ferme.
Ce que montrent les audiences
À Paris, la procureure de la République, Laure Beccuau, a déclaré que « la plus grande part des personnes que nous déférons sont des personnes qui n'ont jamais été condamnées ». Le parquet a ajouté qu'au regard des éléments poursuivis, personne n'avait revendiqué de mobile politique.

Le 19 octobre, la 23e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris a jugé les premiers dossiers, selon le compte rendu d'Actu-Juridique. Un agent de sécurité de 23 ans, au casier vierge, a reconnu avoir tiré un mortier d'artifice sur les forces de l'ordre sur les Champs-Élysées. Il a été condamné à douze mois avec sursis. Un étudiant de 21 ans, porteur de bouteilles, d'acétone et de chiffons, a été condamné à huit mois dont deux ferme, avec mandat de dépôt. Un couple de 19 et 20 ans, contrôlé place de la Bastille avec un couteau, un poing américain et un masque à gaz, avait échangé sur une messagerie privée des messages annonçant une « guérilla ». Tous deux ont un casier vierge ; elle est étudiante en BTS, il travaille en intérim. Lui a été placé en détention. Le dernier prévenu de la journée, un étudiant tunisien de 20 ans arrivé en France un an plus tôt, a reconnu des jets de projectiles sur les forces de l'ordre. Il a déclaré avoir manifesté par solidarité, après avoir subi les effets de réformes de l'université. Son titre de séjour expirait le 21 octobre. Le parquet a invoqué un risque de fuite ; il a été placé en détention provisoire dans l'attente de son procès. À l'ouverture de l'audience, la présidente lui avait demandé si le maillot de football qu'il portait était celui d'« une équipe africaine ».
Le 20 octobre, une autre formation de la même chambre a jugé treize prévenus, selon un second compte rendu d'Actu-Juridique. Aucun n'a été placé en détention, malgré les réquisitions du parquet. Les prévenus sont un livreur aidant de sa mère handicapée, un chauffeur poids lourd, un cuisinier, un éboueur, un salarié d'Emmaüs, quatre jeunes de 18 et 19 ans interpellés avec des manettes de console. Le salarié d'Emmaüs, ivoirien, employé en CDI, poursuivi pour le vol de téléphones dans un magasin dégradé, avait un titre de séjour expiré et un rendez-vous de renouvellement. Le parquet a requis dix mois ferme et cinq ans d'interdiction du territoire. Le tribunal a prononcé trois mois ferme aménageables ; le compte rendu ne fait pas état d'une interdiction du territoire. Interrogés sur la raison de leur présence, la plupart répondent « l'augmentation des prix ». L'un répond qu'il a « juste suivi la foule ». Une prévenue poursuivie pour un vol chez Armani a été relaxée sur réquisitions du parquet, les faits établis portant sur une paire de chaussettes dans un autre magasin.
France 24 rapporte le même jour le procès d'un étudiant en audiovisuel de 21 ans, poursuivi pour jets de pavés, qui conteste les faits et déclare avoir été frappé lors de son interpellation, et celui de deux hommes de 34 et 38 ans, intérimaire et cariste, retrouvés à 7 heures du matin dans un magasin de luxe forcé dans la nuit.
En région, les comptes rendus réunis par ICI décrivent des profils de même nature. À Pau, un livreur de 43 ans sans antécédent a été condamné à quatre mois pour des jets de projectiles. À Rouen, un éboueur de 24 ans a invoqué « l'effet de groupe ». Dans la même ville et à la même audience du 19 octobre, un livreur tunisien de 40 ans, en situation irrégulière et déjà condamné six fois pour des vols et une conduite sans permis, a été interpellé dans une boutique de rachat d'or, en possession de bijoux et de pièces estimés à 16 000 euros. Le parquet avait requis dix-huit mois. Le tribunal a prononcé huit mois ferme avec mandat de dépôt et révoqué six mois de sursis antérieurs, soit quatorze mois d'emprisonnement au total, selon ICI Normandie, France 3 Normandie et Tendance Ouest. Europe 1, qui cite le même dossier, ne mentionne que les huit mois. À Saint-Étienne, trois prévenus de 18 à 21 ans ont déclaré avoir agi « comme des moutons ». À Grenoble, un prévenu dit être descendu dans la rue « par curiosité ». Un seul prévenu, jugé à Avignon pour avoir endommagé le portail de la préfecture du Vaucluse, a tenu un discours politique : il a parlé de « casse symbolique ».
Les comptes rendus consultés mentionnent la nationalité de quatre prévenus : deux Tunisiens, un Ivoirien et un Suisse (voir ci-dessous). Pour les autres, la nationalité n'est pas indiquée. La presse la mentionne lorsqu'elle a une incidence sur la procédure — titre de séjour, risque de fuite, interdiction du territoire réclamée. Le ministère de la Justice n'a publié aucune répartition des personnes déférées par nationalité. Ces mentions ne permettent donc aucune estimation d'ensemble. Elles éclairent en revanche un volet du projet de loi « casseurs-payeurs » : le texte adopté par le Sénat étend les interdictions de territoire pour les étrangers condamnés.
Les éléments qui rattachent des violences à l'ultragauche
Plusieurs éléments vont dans le sens de la thèse gouvernementale. L'incendie de l'hôtel de ville de Limoges, le 17 octobre, fait l'objet d'une enquête distincte. Un suspect de 34 ans a été interpellé le 20 octobre en Haute-Vienne ; ICI le présente comme fiché S et membre de l'ultragauche. Selon le Journal du dimanche, treize policiers municipaux se trouvaient dans le bâtiment. Une seconde personne, âgée de 66 ans, a été interpellée le 22 octobre à Gentioux-Pigerolles, dans la Creuse, sans que les faits qui lui sont reprochés soient précisés. Ces deux personnes sont présumées innocentes ; aucune n'a été jugée.
Le 19 octobre à Paris, trois prévenus de 26 à 33 ans, un restaurateur, un enseignant et un salarié associatif, au casier vierge, ont gardé le silence et refusé de communiquer leurs empreintes et le code de leur téléphone. Le parquet a évoqué leur « côté insaisissable ». Le tribunal les a placés en détention provisoire jusqu'à l'audience du 22 décembre, en raison de leur comportement. Aucune appartenance n'a été établie à l'audience.
À Rouen, le 19 octobre, la procureure a soutenu à l'audience que les faits n'étaient pas « des manifestations qui ont dégénéré, mais des violences urbaines qui ont été menées par des groupes organisés qui se sont concertés pour semer le chaos dans le centre-ville », selon France 3 Normandie. Elle a relevé que les magasins visés vendaient des produits « facilement revendables ». Le même compte rendu précise qu'il n'y avait « sur le banc des prévenus aucun casseur » : les cinq personnes jugées ce jour-là l'étaient pour des vols commis dans des boutiques déjà forcées, ou pour des jets de projectiles et des outrages. Selon le parquet, 29 personnes avaient été placées en garde à vue à Rouen, et des enquêtes étaient ouvertes pour identifier les auteurs non interpellés.
Europe 1 mentionne enfin un prévenu de 19 ans, venu de Suisse, présenté comme membre d'un « black bloc » et condamné à douze mois avec sursis. L'étiquette ne renvoie à aucune organisation nommée.
L'enquête du Journal du dimanche
L'article du Journal du dimanche du 25 octobre, intitulé « Émeutes : la galaxie d'ultragauche qui menace le pays », est le document de presse le plus détaillé à l'appui de la thèse gouvernementale. Son chapeau évoque « des milliers d'activistes » qui « s'agitent pour installer le chaos en France ». Il apporte des éléments précis sur l'enquête de Limoges : identité partielle, profession et antécédents du premier suspect, déjà condamné pour des violences sur un policier, et recommandation du directeur général de la police nationale, Louis Laugier, de retenir la qualification de bande organisée « si les faits le permettent ». L'examen de l'article fait apparaître plusieurs limites.
Les deux pièces centrales ne sont pas publiées. La note de la Direction nationale du renseignement territorial et le télégramme du ministre de l'Intérieur sont dits « consultés par le JDD ». Chacune n'est citée que par une expression : « plusieurs dizaines » de militants autonomes pour la première, « militants d'ultragauche » pour la seconde. Ni la date de la note, ni les villes, ni les faits imputés ne sont précisés. « Plusieurs dizaines » de militants sont à rapporter aux 2 513 gardes à vue du 17 octobre.
Plusieurs affirmations ne sont pas sourcées. Les Soulèvements de la Terre « ont appelé à l'insurrection » : l'article ne cite ni le texte, ni la date, ni le support de cet appel. L'organisation Femyso, présentée comme « liée aux Frères musulmans », aurait « appelé les étudiants à se soulever » : aucun élément n'est produit. La phrase « la convergence entre militants et délinquants venus en nombre des cités a bien eu lieu » n'est rattachée à aucune source.
Des activités légales sont rangées avec des faits pénaux. Révolution permanente et son organisation de jeunesse ont « encouragé la jonction entre lycéens et salariés » et « suivaient les cortèges sur Telegram » ; la CNT « soutenait la contestation » ; Paris-luttes.info diffusait « appels, rendez-vous et consignes pratiques ». Aucun de ces faits n'est une infraction. L'article ne relie aucune de ces organisations aux violences jugées.
Une partie des faits cités est antérieure à la période. La saisie de cocktails Molotov à Yvetot date de juillet 2024 ; l'expulsion de militants d'un terrain d'airsoft, de mai 2024 ; le parcours de Florian D., condamné en appel le 10 septembre 2026, porte sur des faits remontant à 2020. Les douze attentats recensés par Europol en 2025 ont eu lieu, selon l'article lui-même, majoritairement en Italie et en Grèce. Aucun de ces faits n'est relié aux journées d'octobre 2026.
Les chiffres généraux ne sont pas attribués. Les « 3 000 fichés S » et « 10 000 militants suivis » ne sont rapportés à aucun service ni à aucune date. L'effectif de 150 à 200 personnes sur le plateau de Millevaches est au conditionnel (« regrouperait »). L'affirmation selon laquelle des militants étrangers « viennent régulièrement en France » repose sur une « source policière » anonyme.
L'article rappelle enfin lui-même un précédent : l'affaire de Tarnac, dans laquelle une enquête antiterroriste visant la même mouvance s'est conclue par une série de relaxes en 2018. Il mentionne aussi la condamnation, en 2026, du père du premier suspect pour des faits de 2020, élément sans rapport établi avec l'incendie de Limoges.
Au total, les seuls faits de l'article qui concernent directement les violences d'octobre 2026 sont les deux interpellations de l'enquête de Limoges. Les deux personnes sont présumées innocentes.
Les appels du 31 octobre
Les sites publics de deux des mouvements mis en cause ont été consultés le 31

