Par Thibault de Varenne
Le 30 octobre, la rédaction de Novaïa Gazeta a publié un communiqué intitulé « Nous avons été tués ». Le 9 novembre, elle éteindra ses serveurs et rendra ses locaux de Moscou. En trente-trois ans, six de ses collaborateurs ont été assassinés. Ce journal était russe, et il le restera jusqu'au dernier numéro.
Le 30 octobre, Novaïa Gazeta a annoncé sa fermeture. Le communiqué de la rédaction commence ainsi : « Nous avons été tués. » Il dit plus loin : « Le journal n'existe plus. » Un dernier numéro paraîtra. Le 9 novembre, selon le site d'enquête Important Stories, la rédaction éteindra les lumières, coupera les serveurs et quittera la rue Potapovski, où elle travaillait depuis près de trente ans.
Ce papier s'adresse d'abord à une partie de nos lecteurs. Je sais que plusieurs d'entre vous lisent le Courrier parce qu'ils ne supportent plus le récit unique que la presse française tient sur la Russie. Vous avez lu ici, le 7 octobre, que Vladimir Poutine n'avait pas tort sur tout en déclarant mort l'ordre de 1945. Vous savez que ce journal refuse l'alignement, et qu'il le refusera encore. C'est précisément pour cela que je vous écris aujourd'hui.


Ce qu'était ce journal
Novaïa Gazeta, « le nouveau journal », est né le 1er avril 1993 à Moscou. Ses fondateurs étaient des journalistes partis de la Komsomolskaïa Pravda, l'ancien quotidien des jeunesses communistes. Mikhaïl Gorbatchev avait donné une partie de son prix Nobel de la paix de 1990 pour acheter les premiers ordinateurs. Ce n'était ni un journal d'émigrés, ni une filiale d'un groupe occidental. C'était un journal de Moscou, écrit en russe, par des Russes, pour des Russes.
Il a enquêté sur la Tchétchénie, la corruption, les services. Il l'a payé. Igor Domnikov a été frappé à coups de marteau en mai 2000 et il est mort en juillet. Iouri Chtchekotchikhine est mort en juillet 2003, d'un mal que personne n'a su expliquer. Anna Politkovskaïa a été abattue dans l'escalier de son immeuble le 7 octobre 2006. L'avocat Stanislav Markelov et la jeune journaliste Anastasia Babourova ont été tués ensemble en pleine rue le 19 janvier 2009. Natalia Estemirova, qui travaillait avec la rédaction, a été enlevée à Grozny le 15 juillet 2009 et retrouvée morte le jour même.
En octobre 2021, son rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, a reçu le prix Nobel de la paix. Ce n'est pas un détail : ce journal n'a jamais été l'instrument d'un camp étranger. Il s'est rangé du côté de ses lecteurs.
Comment on ferme un journal sans l'interdire
Rien, dans cette affaire, ne ressemble à une interdiction. Tout ressemble à un étranglement.
Le 28 mars 2022, après un second avertissement de Roskomnadzor, le service fédéral qui contrôle les médias, le journal suspend sa parution. Le 7 avril, Dmitri Mouratov est aspergé de peinture mêlée d'acétone dans un train ; il manque de perdre la vue. Le 5 septembre, un tribunal de district de Moscou retire au journal son enregistrement. La rédaction ne s'arrête pas : elle continue de publier sous

