Par Thibault de Varenne
Au petit matin du mercredi 28 octobre, Bezalel Smotrich a dit à ses partisans : « Des colonies juives seront établies à Gaza. » Son parti venait d'obtenir six sièges sur cent vingt, alors que des sondages le donnaient sous le seuil d'entrée à la Knesset. Le bloc dont il fait partie a perdu sa majorité le même soir. Ma réponse à la question posée tient en un mot : non.
Smotrich a prononcé cette phrase devant ses militants, après la publication des sondages de sortie des urnes, rapporte le site israélien Ynet. Il y a ajouté qu'Israël ne reviendrait ni sur l'expansion des colonies en Cisjordanie ni sur son maintien au Liban et sur le Golan syrien. Israël avait évacué ses colons de Gaza en 2005. Smotrich promet d'y retourner.
Un ministre des Finances qui annonce, la nuit d'une élection, une colonisation de la bande de Gaza ne parle pas dans le vide. Il parle à un électorat, à des alliés et à un Premier ministre dont il est le partenaire. Ce papier examine ce que ces trois-là ont fait, dit et signé, ce que le scrutin du 27 octobre permet encore, et ce qu'une démocratie doit refuser, même quand une majorité le lui demande.
Ce que les urnes ont dit le 27 octobre
La participation a atteint 77,9 %, selon les résultats définitifs publiés par le média israélien Israj, la plus forte depuis 1999 selon Al Jazeera. La Knesset, le Parlement israélien, compte cent vingt sièges. Il en faut soixante et un pour gouverner.
Le Likoud, parti de Benyamin Netanyahou, arrive premier avec vingt-sept sièges. Il en avait trente-deux dans la Knesset sortante. Autour de lui, quatre partis forment ce qu'on appelle le bloc Netanyahou. Le Judaïsme unifié de la Torah en a sept et le Shas six : ce sont deux partis ultra-orthodoxes, centrés sur la défense du monde religieux et sur l'exemption de service militaire de leurs fidèles. Otzma Yehudit, « Puissance juive », le parti d'Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité nationale, c'est-à-dire de la police, en a sept. Le Parti sioniste religieux de Smotrich, allié à Zehut, le petit parti de Moshe Feiglin, en a six. Le total fait cinquante-trois sièges. Ce bloc en avait soixante-quatre en 2022.
En face, le camp qui s'oppose à Netanyahou en compte quarante-huit. Yashar, le parti de l'ancien chef d'état-major Gadi Eisenkot, en a vingt et un. Beyahad, la liste commune des anciens Premiers ministres Naftali Bennett et Yaïr Lapid, douze. Les Démocrates, parti de gauche de Yaïr Golan, huit. Israel Beitenou, d'Avigdor Lieberman, sept.
Il reste les partis arabes, qui représentent les citoyens arabes d'Israël, plus d'un cinquième de la population selon les statistiques officielles : la Liste commune, onze sièges, et Ra'am, du dirigeant islamiste Mansour Abbas, huit. Ils en ont dix-neuf, contre dix dans la Knesset sortante.
L'arithmétique est simple. Netanyahou a cinquante-trois sièges et en manque huit. Eisenkot et ses alliés en ont quarante-huit. Une majorité de soixante-sept sièges existe, mais seulement si tous les adversaires de Netanyahou s'allient, partis arabes compris, et plusieurs responsables du camp Eisenkot refusent cette alliance. Eisenkot a dit en septembre au Jerusalem Post qu'il ne voyait « aucun parti arabe qui accepte [ses] principes », rapporte Al Jazeera.
Le calendrier est connu. Les résultats officiels seront remis le 4 novembre au président Isaac Herzog, qui consultera les partis puis chargera un député de former un gouvernement. La nouvelle Knesset prête serment le 10 novembre. Le député désigné disposera de quarante-deux jours. Faute de coalition, il y aura une union nationale, un gouvernement minoritaire ou de nouvelles élections. Selon Jewish Insider, Netanyahou pourrait préférer de nouvelles élections plutôt que de céder le poste de Premier ministre à Eisenkot : il resterait alors à la tête d'un gouvernement intérimaire pendant plusieurs mois.
Une dernière donnée mesure le poids réel des deux partis dont il sera question. Selon les projections d'Al Jazeera à environ 90 % du dépouillement, Otzma Yehudit a recueilli 5,58 % des voix et le Sionisme religieux 4,78 %. Cela fait un électeur sur dix. Ensemble, ils ont treize sièges, un de moins qu'en 2022 sur une liste commune, selon le Jerusalem Post.
Le titre de cette chronique suppose une majorité. Le 27 octobre, aucune majorité n'a voté le projet des deux ministres. Je le dis d'emblée parce que c'est un fait, et parce que ce fait ne règle rien : la suite montre pourquoi.
Ce que disent, noir sur blanc, les deux ministres
Je ne juge ici ni un peuple ni une religion. Je cite deux ministres en exercice, avec des dates, et je donne leurs propos tels que la presse, israélienne d'abord, les a rapportés.
Smotrich, le 5 août 2024, lors d'une conférence du quotidien Israel Hayom : « Personne ne nous laissera provoquer la mort de deux millions de civils par la faim, bien que cela puisse être justifié et moral tant que nos otages ne sont pas rendus », selon Arab News, qui cite le Times of Israel. Il s'agissait de la population de Gaza. Le 9 mars 2025, devant le groupe parlementaire « Terre d'Israël » à la Knesset, il a annoncé : « Nous mettons en place une administration de la migration », placée sous le ministère de la Défense, dont le budget « ne sera pas un obstacle ». Il a ajouté : « Si nous en retirons 5 000 par jour, il faudra un an. » Il parlait des habitants de Gaza, selon la dépêche d'i24 News reprise par Algemeiner. Le 6 juillet 2026, il a écrit sur X : « Nous ne faisons que commencer la révolution de la colonisation. Nous atteindrons aussi le Néguev et la Galilée », deux jours après l'approbation par le cabinet de sécurité de treize nouvelles colonies en Cisjordanie, selon Arab News. Le 27 août, il a présenté « le plan du sionisme religieux pour la judaïsation du Néguev et de la Galilée » : un million de Juifs supplémentaires et quarante nouvelles communautés, selon Asharq Al-Awsat. Ces deux régions abritent des citoyens arabes d'Israël, et Smotrich a promis d'y « annuler les plans imprudents » dans leurs communes. Enfin, le 28 octobre, la promesse de colonies à Gaza.
Smotrich ne se contente pas de parler. Au ministère de la Défense, il a approuvé plus de cent avant-postes en Cisjordanie et créé plus de cent cinquante fermes en zone C, la partie de la Cisjordanie que l'armée israélienne contrôle entièrement, selon Jewish Insider, qui présente ces chiffres comme son propre bilan de campagne. Il tient ce pouvoir de l'accord de coalition entre le Likoud et son parti : il est ministre au sein du ministère de la Défense, avec autorité sur l'Administration civile qui gère la Cisjordanie, selon le Times of Israel.
Ben Gvir, mi-août 2026, dans le premier épisode du podcast « October 8 », animé par un ancien otage du Jihad islamique : « Je pense qu'il faut mener des assassinats ciblés à Gaza, en abattre trente à quarante chaque nuit. » Et : « Il y a des gens là-bas qui ne méritent pas de vivre. Ils ne devraient pas vivre. Ce ne sont même pas des gens. » La citation est dans la dépêche de CBS News. Il y défendait aussi l'émigration massive des Palestiniens de Gaza et la réinstallation d'Israéliens sur ce territoire, précise le Times of Israel.
Il faut donner ce que le même journal ajoute, parce que la charge doit tenir devant quelqu'un qui a le dossier. Le Times of Israel comprend que Ben Gvir vise des membres du Hamas et d'autres ennemis d'Israël. Il rappelle que Ben Gvir siège au cabinet de sécurité mais n'a pas autorité sur l'armée et ne peut pas ordonner de frappes. Il rappelle aussi que Ben Gvir critiquait Netanyahou pour avoir réduit les opérations à Gaza dans le cadre du plan de paix soutenu par Donald Trump. Ces nuances sont réelles. Elles n'effacent pas la phrase « ce ne sont même pas des gens », qui ne désigne aucune organisation. La Grande-Bretagne, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et la Norvège ont sanctionné Ben Gvir en 2025 pour incitation à la violence contre les Palestiniens, puis la Slovénie, les Pays-Bas et l'Espagne ; l'Irlande et la France lui ont interdit leur territoire en 2026, selon CBS.
Faut-il employer le mot de génocide ? Je ne rendrai pas l'arrêt que la Cour internationale de justice n'a pas rendu. Elle a déclaré le 26 janvier 2024 qu'elle était, à première vue, compétente et a ordonné à Israël des mesures conservatoires. Israël a déposé son contre-mémoire le 12 mars 2026, avec des exceptions d'incompétence, et le Daily Maverick estime qu'un arrêt sur le fond est à plusieurs années. Le droit tranchera lentement.
D'autres ont déjà conclu. La Commission d'enquête de l'ONU, présidée par Navi Pillay, a jugé le 16 septembre 2025 que quatre des cinq actes génocidaires de la Convention de 1948 étaient réunis, en s'appuyant sur le siège total de Gaza, le blocage de l'aide, la destruction du système de santé et « les déclarations explicites de responsables israéliens », rapporte la chaîne américaine PBS. Israël a rejeté ce rapport comme « déformé et faux ». En juillet 2025, deux organisations israéliennes, B'Tselem et Médecins pour les droits humains-Israël, ont conclu à une « action coordonnée visant à détruire intentionnellement la société palestinienne dans la bande de Gaza ». Netanyahou a qualifié ces accusations d'antisémites. Cette réponse tient mal quand l'accusation vient d'organisations israéliennes, qui travaillent en Israël.
La Convention définit le génocide par des actes (tuer, infliger des atteintes graves, soumettre un groupe à des conditions de vie destinées à le détruire) commis avec l'intention de détruire en tout ou en partie un groupe national, ethnique, racial ou religieux. L'intention est la pièce la plus difficile à établir. Ici, ce sont les intéressés qui la fournissent : leurs propos sont ceux que les accusateurs citent en premier devant l'ONU, rappelle CBS.
Ce que le Likoud a signé
Smotrich et Ben Gvir n'ont gouverné que parce que le Likoud les a pris. C'est la charge principale de ce papier, et elle repose sur quatre documents.
Le premier est le programme du gouvernement formé en décembre 2022. Il affirme que « le peuple juif a un droit exclusif et inaliénable sur toutes les parties de la Terre d'Israël ». Le Likoud l'a signé avec le Shas, le Judaïsme unifié de la Torah, le Sionisme religieux, Otzma Yehudit et Noam, rapporte le Times of Israel, qui précise que ces lignes directrices ne sont pas contraignantes. C'est un texte de gouvernement, pas un tract de militants.
Le deuxième est le vote du 23 juillet 2025. La Knesset a adopté par soixante et onze voix contre treize une motion qui appelle à « étendre la souveraineté, le droit et l'administration israéliens » à toutes les zones de peuplement juif de Cisjordanie et de la vallée du Jourdain, rapporte le Times of Israel. La motion est symbolique, sans effet juridique. Elle a été présentée notamment par Dan Illouz, député du Likoud. Selon Ynet, tous les partis de la coalition, Likoud compris, ont voté pour, et le président de la Knesset, Amir Ohana, du Likoud, a parlé d'une « déclaration historique ».
Le troisième est une phrase de Netanyahou. En août 2025, l'intervieweuse de la chaîne i24NEWS, Sharon Gal, lui demande s'il se sent lié à la vision d'un « Grand Israël » et lui offre un collier représentant la « terre promise ». Il répond : « Tout à fait. » Il ajoute qu'il se sent investi d'une mission historique et spirituelle, rapporte le site All Israel News. Que veut dire « Grand Israël » ? Si l'on entend un État qui engloberait des parties de la Jordanie et de l'Égypte, je n'ai trouvé aucun parti qui le propose dans son programme, et l'article cité note qu'on peut lire la réponse comme celle d'un homme qui parle de mission plutôt que de frontières. Si l'on entend la souveraineté israélienne sur toute la Cisjordanie et des colonies à Gaza, c'est le programme que Smotrich énonce et que le Likoud a voté. Je retiens le second sens, parce que ce sont des votes et des promesses datés.
Le quatrième est l'élection elle-même. D'après Jewish Insider, le Likoud et le Sionisme religieux ont partagé leur équipe de terrain le jour du scrutin. Selon la chaîne israélienne Channel 14, Netanyahou a dit mercredi soir à Smotrich et à Ben Gvir : « Nous sommes ensemble et nous restons ensemble. » Il leur a ainsi fait savoir qu'il ne les lâcherait pas pour gouverner avec Eisenkot. Le calcul est clair : sans eux, son bloc tombe à quarante sièges.
À ce stade, un contradicteur de bonne foi présente la meilleure défense, et il faut la lui donner. Netanyahou n'est pas Smotrich. Le 21 octobre 2025, quand le texte d'un petit parti d'extrême droite sur l'annexion de la Cisjordanie a franchi une