Gamelinades et autres coquecigrues : les illusions de la puissance militaire française – par Alexandre N.

Gamelinades et autres coquecigrues : les illusions de la puissance militaire française – par Alexandre N.


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Une nouvelle contribution de notre ami Alexandre N. Au milieu de la torpeur estivale auto-satisfaite de beaucoup de hauts gradés de l'armée française, on a entendu percer des notes discordantes, venues du Directeur Général pour l'Armement et du Chef d'Etat-major des armées. En réalité, l'armée françase serait incapable de mener une guerre de "haute intensité". La fin du déni de réalité?

Au départ est le fait que tôt ou tard, tout peuple organisé est mis en demeure d’avoir à jouer sa survie, autrement dit d’être confronté à une vraie menace. La façon dont il se tire alors d’une telle situation repose presque uniquement sur sa capacité de résilience. Or, celle-ci opère alors un tri implacable entre ceux qui veulent contrôler leur destin et ceux qui le laissent à d’autre. Par deux fois l’Europe fut confrontée à cela entre 1914 et 1945.

Faut-il s’étonner alors si cette même Europe, soixante-dix ans plus tard – n’est plus   géopolitiquement qu’une simple excroissance de vassalisation d’un empire* américain, lui-même en plein déclin à l’image du président parfaitement sénile qu’il s’est donné.

(* le terme n’est pas ici une figure de style mais la réalité  politique: ce pays ne vit que du butin de ses guerres perpétuelles )

 

La triple menace qui pèse sur l’Europe

Confirmant le dicton chinois qui veut que l’expérience n’est qu’une lanterne accrochée dans le dos et qui n’éclaire que le chemin parcouru, l’Europe a donc tout oublié et abandonné toute forme de résilience en intégrant les structures globalistes de l’UE et l’Otan, pour se réfugier dans l’illusoire croyance d’une puissance intacte dans la paix éternelle et la joie d’une croissance infinie.

Cette Europe – littéralement frappée de « mort cérébrale stratégique » pour reprendre l’expression de Mme Galecteros – , ignore donc qu’elle fonce résolument dans le piège de trois menaces qui,  mêmes séparément, peuvent la détruire.

 

  1. Le piège énergétique

La première menace est le piège énergétique dans lequel elle s’est enferrée et que l’homme du Kremlin lentement lui fait découvrir dans la douleur. Non, il n’y a pas d’alternative au gaz russe. Non, l’Europe n’est pas le client indispensable qu’elle croit être. Et bien au contraire le grand Sud qui ambitionne de se développer a déjà absorbé ces ressources qui désormais manqueront définitivement à l’économie européenne.

 

2. Une guerre de haute intensité sur le sol européen?

La seconde menace sera celle d’une guerre de haute intensité sur son propre sol  – pour l’instant plus possible que probable – mais comme extension inéluctable de celle qu’elle soutient sans conscience stratégique en Ukraine. 

Oui, l’Europe est totalement désarmée, physiquement et moralement, face à une telle perspective. Oui, l’Europe n’est donc plus qu’un terrain de jeu entre grandes puissances.

 

3. Le « globalo-néo-bolchevisme »

La troisième menace est que les Européens sont bien en train de se ruer dans la servitude pourtant annoncée de cette sorte de révolution à l’envers* qu’on doit bien qualifier de « globalo-néo-bolchevique* »  qui leur promet « qu’ils ne posséderont rien mais qu’ils seront heureux » 

(*parce que ce sont les gouvernements européens eux-mêmes qui mènent cette révolution en tant que gestionnaires de l’État profond américain)

(* parce que ce sont les mêmes méthodes sinon la même origine )

 

Ce doute qui s’insinue dans le haut commandement militaire français

Pourtant, c’est bien dans l’estival ronronnement de l’auto-satisfaction atlantiste que vient de surgir un doute quant à la capacité de la France à faire face à une guerre de haute intensité. Par haute intensité, les militaires n’entendent tout simplement qu’une guerre de type Première ou Seconde guerre mondiale avec les moyens actuels. Autrement dit, toutes les ressources – physiques comme humaines – seront nécessairement censées être mobilisables. Ludendorff plus explicite l’appelait simplement « Totaler Krieg», guerre totale!.

Petit rappel historique :

Ludendorff, maréchal de son état et par ailleurs quasi-chef d’État du II° Reich, fut en fait le « Gamelin » allemand de la défaite de 1918, et celui-qui inventa en même tant la théorie du « coup de poignard dans le dos » pour échapper à une opprobre nationale largement pourtant méritée.

Gamelin (Georges), généralissime français (major de Saint-Cyr), fut l’artisan principal de la pire défaite française, celle de 1940, avec son seul chef Albert Lebrun, président de la république (major de Polytechnique).

Le premier avait déclaré : « j’ai tout prévu », l’autre n’a su qu’adouber le putsch de Pétain et  partir en retraite anticipée. Les deux sont donc le symbole éternel de ce type d’homme de pouvoir créés par un système déréglé au point de mener avec une rare abnégation leur pays au désastre mais sans en endosser la responsabilité. En 1944, Lebrun demande à être rétabli dans ses fonctions et prérogatives de 1940 : fin de non recevoir. Mais en 1946, les mêmes ou presque qui gouvernaient en 1939 reviennent au pouvoir. Ils sont essentiellement des socialistes. Depuis, la fabrique des « Gamelins », un must à la française, prospère comme jamais.

 

« La meilleure armée du monde…. »

En 1940 régnait dans la pensée dominante française que l’armée française était « la meilleure du monde ». Aujourd’hui, à défaut de l’être vraiment, elle se pense comme l’une des meilleures.

Il n’est donc ni anodin ni dans les usages de la désormais « fille aînée du globalisme » , que s’y élèvent en même temps des voix telles que celle du DGA (Délégué Général pour l’Armement )  et du CEMA (Chef d’État-Major des Armées ) pour appeler l’attention de la représentation populaire sur l’état d’impréparation dangereuse du pays face à une guerre « de haute intensité ».

Que disent-ils subliminalement  ?  

Le premier dit que la France n’a pas (industriellement) de partenaire fiable – et surtout pas l’Allemagne vue même comme une menace – , qu’il n’est plus possible d’envisager la guerre antiterroriste en même temps que la défense du flanc oriental de l’alliance, que les programmes d’armement majeurs en coopération européenne ( SCAF, MGCS ) échoueront,  enfin que la France ne dispose pas des capacités nécessaires en cas de guerre de haute intensité au vu de moyens extrêmement limités d’une part, et d’autre part en l’absence d’un véritable stock guerre de munition.  Oups !

Le CEMA qui pour sa part pense la même chose, s’en tire cependant par une pirouette en disant « qu’il n’y a plus aucun pays capable d’agir seul » , ce n’est pas sans contradiction d’ailleurs avec le jugement porté sur la fiabilité des partenaires.

Bien évidemment, le ministre de service invalide le constat de ses grands subordonnés mais sur la base de quelle crédibilité ?

Mais c’est surtout comment comment interpréter cela qui compte ?

On peut tout d’abord supposer que ces responsables – théoriquement bien informés – refusent le douteux privilège d’être les fusibles – donc les Gamelins –  de demain. Mais surtout, ils valident que l’hypothèse d’une guerre de haute intensité comme ils disent – comprendre une guerre frontale contre la Russie – n’est plus une hypothèse futile.

Mais en même temps, ils ne peuvent pas ignorer qu’il est strictement impossible pour l’armée française de rattraper le temps perdu, distancée qu’elle est dans tous les domaines. Quelques hypervéloces bien ciblés suffiraient en effet à mettre la France à genoux plus vite qu’en 1940 en cas de guerre haute intensité.

 

Revue des troupes

– la France se fait littéralement « éjecter » d’Afrique au moment où elle se retrouve aussi impliquée –  par devers elle – dans une guerre en Ukraine qui forcément sera la cause et le prétexte précisément de cette guerre de haute intensité pour laquelle elle se dit si peu préparée.

La conséquence stratégique est alors évidente : d’une part, elle n’y jouera que le rôle de proxy des Américains et, d’autre part, les plans de feux la concernant sont déjà prêts. 

– Sur la question africaine, on ne peut ignorer que parmi ces multiples maladresses, c’est aussi à cause d’une gamelinade que les Africains ont décidé d’éjecter le néo-ancien-colonisateur. C’est le chef de la force Barkhane qui la profère en 2014 alors qu’il se pensait non-entendu : « Nous étions ici ( en Afrique ) il y a 100 ans. Nous sommes partis il y a 60 ans. Nous sommes revenus pour 100 ans ». Outre l’humiliation ainsi infligée à son armée d’Afrique qui se croyait « d’élite », c’est le coeur de l’oligarchie française qui est ainsi frappé si on se souvient de ce qu’a dit le président Chirac dans un rare moment de franchise : « Sans les richesses de l’Afrique, la France n’est rien ».

Mais au titre de la persistance de ses coquecigrues, ce pays qui ne compte que 60 millions d’habitants s’estime toujours « propriétaire » d’une partie de continent qui lui  va allègrement vers ses deux milliards d’habitants. Comprenne qui pourra.  

– Au moment où le monde avait  abandonné le concept de haute intensité ( guerre froide ), les combattants au sol de l’armée française avoisinaient les 300 000 hommes, soit quinze divisions. Aujourd’hui ils ne sont plus que l’équivalent de deux divisions.

– Son parc de chars est de 222 engins, pas tous opérationnels, soit l’équivalent du nombre de chars perdus par les Arméniens dans la guerre « insignifiante » du Haut-Karabakh, et quatre fois moins que les pertes ukrainiennes face à l’armée russe.

– La guerre, c’est « être et durer ». On vient d’apprécier ce qu’il en est de l’ « être », mais pour ce qui est de « durer », c’est pire : l’armée française est créditée au mieux d’un stock de munition n’excédant pas dans tous les cas une semaine de combat à l’aune de ce que sont les consommations de munitions en Ukraine, et jamais l’outil industriel ne pourra compenser …

On pourrait ainsi dévider la pelote de ces carences qui sont inversement proportionnelles aux gamelinades et autres coquecigrues qui se profèrent tous les jours dans ce pays.

Là encore, une évidence s’impose : si l’armée russe se retrouvait face à une telle armée, sa conclusion stratégique immédiate serait qu’il s’agit là d’un ennemi non significatif.

Au risque d’en choquer certains, ce constat ne date en fait pas d’aujourd’hui : le même fut opéré par l’armée américaine à la veille de la première guerre du Golfe quand elle classa l’armée française … derrière l’armée égyptienne. Un rapport qui bien sûr ne lui parvint jamais, mais souvenons-nous qu’en 1940, elle était réputée déjà être « la meilleure du monde ».

 

« Plus aucun pays n’est capable d’agir seul » (Thierry Burkhard)

Mais objectera-t-on, le CEMA l’a dit : « plus aucun pays n’est capable d’agir seul ». Vrai, mais de quelle action s’agit-il vraiment sinon d’une alliance pilotée par l’Otan. Sauf que l’Otan n’est pas un outil de combat stricto-sensu mais un outil de mise à la norme américaine des armées européennes supplétives de l’armée américaine comme le montre le fait que c’est toujours un officier général américain qui la commande ( pas mal pour une armée européenne ), et que l’anglais y est la langue officielle ( pas mal pour les pays d’une UE que l’Angleterre vient de quitter ).

Là où l’Otan est indispensable réside dans le fait qu’une guerre de haute intensité suppose des moyens de coordination lourds dont strictement aucune armée européenne ne peut disposer seule.

À cela, il convient d’ajouter ce que montre l’expérience terrain, à savoir que

– l’armée US méprise l’Otan avec laquelle elle n’est d’ailleurs pas interopérable,

– qu’elle ne lui réserve que les tâches secondaires et / ou sacrificielles, sans lui dire d’ailleurs ce qu’elle-même fait.

– pour résumer l’Otan n’est pour les US que le pendant militaire de l’UE, et un ensemble de pions éventuellement sacrifiables à leurs intérêts, comme l’est bien l’armée ukrainienne aujourd’hui et peut-être demain « cette plaisanterie qu’est l’armée polonaise » pour prendre sa relève …

Enfin,en ces temps d’incertitude et sous le signe d’un dérèglement mental généralisé, une guerre peut rapidement en cacher d’autres comme cette guerre du gaz qui se précise entre pays Européens et ces prémices de guerre civiles qui sourdent dans chacun d’eux.

Par conséquent, la seule certitude qui puisse s’imposer en matière de guerre est bien que , le moment venu, comme le dit le vieux dicton militaire : « le fracas des parapluies qui s’ouvrent couvrira alors celui des canons ».

 

PS : le nucléaire comme ultima ratio « logique » de la haute intensité n’a pas été évoqué ici dans la mesure où il ajoute trop à la complexité du dossier, au sens où un pays doté de ce type d’armement et qui a perdu sa pleine souveraineté, automatiquement est classé comme potentiellement menaçant.


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