Par Vincent Clairmont
SpaceX fait son entrée au Nasdaq ce vendredi 12 juin, après un dépôt confidentiel auprès de la SEC le 1er avril : une levée visée jusqu'à 75 milliards de dollars — plus du double du record historique — pour une valorisation d'au moins 1 800 milliards. La question qui sature ma boîte depuis l'annonce tient en quatre mots : faut-il en acheter ?
Ma réponse tient en trois temps : pas comme ça, pas tout de suite, pas à ce prix. Je détaille, parce que chacun des trois mérite ses chiffres.
Que valent 1 800 milliards de dollars ? Commençons par l'ordre de grandeur, qui devrait suffire à calmer la fièvre. À ce niveau, SpaceX vaudrait
davantage que la totalité du CAC 40 réuni n'en vaut une bonne partie — et se paierait sur des revenus dont environ 58 % proviennent de Starlink, l'activité satellitaire, le reste venant des lancements et des contrats publics. Or l'entreprise, selon les documents examinés par CNBC, affiche des milliards de pertes cumulées : le programme Starship engloutit un capex considérable, et la rentabilité d'ensemble reste une promesse adossée à des projections — croissance Starlink, services gouvernementaux, et désormais un récit « IA spatiale » ajouté au prospectus comme on ajoute un étage à une fusée déjà lourde. On ne discute pas ici la qualité industrielle de l'entreprise, qui est réelle et probablement sans équivalent. On discute le prix. À 1 800 milliards, vous payez aujourd'hui la perfection de la décennie 2030. La perfection n'a pas l'habitude de se présenter au rendez-vous.
Le détail qui doit vous alerter : les 30 %. Le dossier prévoit, fait inhabituel, d'allouer jusqu'à 30 % des titres aux particuliers — trois à six fois la part usuelle d'une introduction. On vous présentera cela comme une démocratisation. Lisez-le autrement : dans une IPO ordinaire, les institutionnels se disputent le papier et les particuliers ramassent les miettes ; quand on réserve aux particuliers une part triple, c'est que l'émetteur veut s'assurer que la demande de détail absorbe l'offre. La générosité d'allocation est un indicateur de prix, pas un cadeau. Même logique pour la gouvernance : le fondateur conservera un contrôle massif via une structure d'actions à droits de vote multiples. Vous achetez un titre ; vous n'achetez aucun pouvoir, et vous ajoutez à votre portefeuille un risque-homme-clé qui se mesure désormais en tweets.
Faut-il souscrire le jour J ? L'histoire des très grandes introductions répond à votre place. Facebook en 2012 : −50 % dans les quatre mois, avant la vraie carrière du titre. Uber en 2019 : deux ans sous son prix d'introduction. Les méga-IPO se font au sommet de l'attention, par construction — c'est le moment où le vendeur choisit de vendre. L'acheteur de long terme, lui, dispose d'un luxe que l'acheteur du premier jour s'interdit : attendre les premiers résultats trimestriels publiés, la fin de la période de blocage des initiés (lock-up, généralement 180 jours, dont l'expiration libère un flux vendeur), et un prix formé par autre chose que la fièvre. Si SpaceX est l'affaire du siècle, elle le sera encore en janvier. Si elle ne l'est plus en janvier, vous aurez votre réponse à moindres frais.
Le piège absolu, et je pèse le mot : les produits-proxys. Depuis l'annonce, les véhicules cotés détenant du SpaceX non coté s'envolent. Le cas d'école s'appelle Destiny Tech100 (DXYZ) : une valeur d'actif net de 24,56 dollars par action, pour un cours à plus de 60 dollars — vous payez près de deux fois et demie le contenu du panier, panier dont SpaceX ne représente d'ailleurs qu'environ 15 %. L'introduction en Bourse de SpaceX est précisément l'événement qui détruira la rareté justifiant cette prime : une fois le titre accessible à tous, personne n'a plus de raison de payer 2,4 fois l'actif pour y accéder indirectement. Les analyses indépendantes concluent à la vente ; je ne vois rien à y retrancher. Si vous en détenez, la question n'est pas « faut-il garder », mais « pourquoi suis-je encore là ».
Le cas particulier : vous voulez absolument une exposition. Soit — la thèse haussière existe, et elle n'est pas absurde : quasi-monopole du lancement orbital, Starlink en croissance rapide, barrières à l'entrée colossales. Dans la logique Barbell, ce titre relève de la branche risquée, aux côtés du Bitcoin et des paris asymétriques : dimensionnez en conséquence. Quelques pour cent du patrimoine au maximum, en plusieurs fois, après la découverte des prix — jamais une position construite le jour de la cotation, jamais financée en allégeant la branche sûre. Et par le titre lui-même, jamais par un véhicule à prime.
Cet article n'est pas un conseil personnalisé. Une décision d'investissement sur un dossier de cette taille mérite un entretien avec un CGPI indépendant — rémunéré en honoraires, sans rétrocommissions sur les produits qu'il recommande.
Une dernière chose, qui dépasse la technique. Une introduction à 1 800 milliards de dollars, c'est un prix de vente fixé par le meilleur vendeur de sa génération, au sommet de sa légende, un 12 juin. À ce prix-là, vous n'achetez pas l'espace. Vous achetez la foule qui le regarde.