Contribution à la « semaine libertarienne »: économie de marché, capitalisme…quelques définitions – par Edouard Husson

Contribution à la « semaine libertarienne »: économie de marché, capitalisme…quelques définitions – par Edouard Husson


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Quelques points de repère pour éviter de tomber dans les clichés antilibéraux, anticapitalistes, antiéconomiques de base.

Economie de marché, capitalisme, règne de la finance…: il y a beaucoup de Français qui confondent tout cela. 

Ainsi la dénonciation du « libéralisme » est-elle un marqueur de la gauche. Mais tout est mis dans le même sac: libéralisme, néolibéralisme, capitalisme….A droite on n’a pas forcément les idées plus claires. Marine Le Pen se veut largement antilibérale parce que la droite LR et Macron adhèrent au néolibéralisme. Elle ne doit pas forcément comprendre pourquoi son père défendait, en économie, un programme quasi-libertarien et professait son admiration pour Ronald Reagan. A l’inverse, la droite LR, parce qu’elle est paresseusement néolibérale, a du mal à prendre en compte les intérêts des petits et moyens entrepreneurs. Et elle crie au blasphème quand on envisage des formes de protectionnisme. 

Pour s’y retrouver dans la confusion idéologique, je propose quelques points de repère. 

 

Le capitalisme, une invention chrétienne

Un libéral nommé Jésus ! tel est le titre d’un excellent petit livre de Charles Gave. Vous y comprendrez pourquoi il n’y aurait pas de libéralisme ni de capitalisme sans l’anthropologie évangélique. 

  1. Jésus sécularise définitivement l’argent par son célèbre « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ».
  2. Jésus fait l’éloge de l’épargne et de l’investissement. Voir la parabole des « talents », où le « mauvais serviteur » est celui qui n’a pas placé l’argent qu’il avait reçu en dépôt. 
  3. Jésus ne cesse de faire l’éloge de la responsabilité  individuelle.  

Pour approfondir la question des liens entre le christianisme et l’économie moderne, je recommande Rodney Stark, qui donne une bonne synthèse des origines du capitalisme. On ne le sait pas à Sciences Po mais cela fait longtemps que les historiens ne prennent plus au sérieux la thèse de Max Weber qui attribuait aux protestants l’invention du capitalisme. 

Le capitalisme est beaucoup plus ancien; il s’est mis en oeuvre progressivement, d’abord dans les monastères cisterciens, où l’on voit émerger le soin porté à l’entretien des outils agricoles et les premières notions de « management », dans l’idée d’améliorer sans cesse production et rendement pour les exporter hors du monastère. 

Il est essentiel de comprendre que l’idéal de la pauvreté porté par les moines, a accéléré la mutation « capitaliste »: le moine est pauvre, il ne garde rien pour lui, l’argent qui arrive au monastère doit circuler. Il peut être donné aux pauvres. Mais il peut aussi être placé, pour fructifier. 

Surtout, ne le dites pas au pape François, de peur de lui faire de la peine mais les premières générations de Franciscains étaient de vibrants défenseurs de l’économie de marché et du capitalisme ! Saint Bernardin de Sienne, par exemple. Cela se comprend assez bien: le moine, ne possédant rien, est indifférent à ce qui lui passe entre les mains; ce n’est pas « son argent ». Les Cisterciens, les Franciscains des villes d’Italie du Nord ont travaillé au développement économique de leur région avec les banquiers. Etre banquier n’était soudain plus un métier réprouvé. Les banquiers recevaient la bénédiction de l’Eglise tout en apprenant à ne plus se comporter en usuriers mais en prêteurs modernes. 

 

Fondamental: Braudel !

Il faut lire ensuite, pour bien comprendre le développement du capitalisme, ce qu’a écrit Braudel sur la question. Si vous ne vous sentez pas d’entamer les trois volumes de Civilisation matérielle, économie et capitalisme, lisez au moins son merveilleux petit ouvrage La dynamique du capitalisme. Après avoir lu Braudel, vous éviterez certaines confusions. 

+ les civilisations pré-capitalistes thésaurisent. L’argent est immobilisé. Le capitaliste est celui qui épargne pour investir. 

+ Les banquiers des civilisations précapitalistes sont des usuriers. Ils prêtent à des taux qui rendent tout remboursement impossible. Le capitalisme fait advenir le taux d’intérêt moderne, modéré. Il permet à la fois le financement de ceux qui manquent de capitaux et une accélération permanente de la circulation de l’argent. 

Les Considérations sur la monnaie de John Locke, ouvrage de 1696, permettent de saisir ce moment de l’avènement du taux d’intérêt moderne. C’est à la fois le meilleur ouvrage de Locke et le moins lu. 

 

Le capitalisme malade de sa monnaie?

Nous l’avons pris comme point de départ, avec Norman Palma, en rédigeant notre ouvrage Le capitalisme malade de sa monnaie. Chez Locke, en effet, on comprend qu’il existe un système monétaire naturel dans toutes les civilisations. Le système monétaire est spontanément plurimetalliques: par exemple l’or et l’argent en Europe jusqu’en 1820. Ou bien l’argent et le nickel en Chine jusqu’au pillage du pays par les Britanniques et les autres puissances européennes au XIXè siècle. 

Avec Palma, nous avons montré combien l’abolition forcée du bimétallisme par l’Angleterre, en 1820, au profit du seul étalon-or, a été néfaste pour l’économie. En effet, l’argent-métal servait aux échanges de proximité, à ce que Braudel appelle l’économie de marché, stricto sensu; tandis que l’or servait aux échanges économiques de grande distance et à une épargne de longue durée. Le vote du Parlement britannique a littéralement asséché l’économie de proximité et l’a mise à la merci du grand capitalisme. Marx remarque la première crise économique moderne, celle de 1825. Mais le barbu se trompe en la désignant comme une crise se « surproduction »; c’est en fait une crise de rareté monétaire!  Le drame du XIXè siècle, c’est l’abandon généralisé de l’étalon-argent sous pression britannique. Cela va des crises cycliques que connaît le capitalisme naissant aux bouleversements dramatiques en Asie où, pour compenser le drainage de leur or par les Anglais, les Indiens vident la Chine de son argent, ne lui laissant que sa monnaie de nickel et la pauvreté. Contrairement à ce que raconte Lénine, l’impérialisme n’est pas le produit du « capitalisme » mais de la distorsion, forcée par la puissance britannique, du système plurimétallique naturel. Malheureusement, personne n’a compris ces enjeux. Ce qui a permis aux marxistes de raconter souvent n’importe quoi. Et aux banquiers américains de faire un deuxième hold-up, après celui des Britanniques: ils ont, à partir de la création de la Fed, en 1913, progressivement substitué le dollar de papier à l’étalon-or. Comme nous le montrons avec Palma, ils ont apparemment pallié le problème de la rareté monétaire, mais au prix d’une dévaluation générale de toutes les monnaies et de l’impérialisme que nous savons.  Depuis notre ouvrage avec Norman, est paru L’extraordinaire ouvrage de Song Hongbing, La guerre des monnaies

 

Lisez Norman Palma!

D’une manière générale, Marx a beaucoup senti et peu compris. Si vous voulez une fois pour toute faire un sort à Marx tout en en gardant les quelques pages qui en valent la peine, lisez toute l’oeuvre de Norman Palma. En particulier tous les développements sur l’erreur majeure de Marx: avoir cru que la « valeur » d’un produit était uniquement le fruit du « travail ». Palma vous explique parfaitement comment la valeur inclut beaucoup plus que le travail de la main d’oeuvre: elle tient compte aussi du capital, sous toutes ses formes.  

En fait, obnubilé par Marx, on a complètement oublié que le XIXè et le XXè siècle sont très riches en critiques réalistes du capitalisme, dans l’idée d’en modérer les dérives. 

+ pensons à toute la pensée conservatrice anglaise, dont le fondateur du parti conservateur moderne, Benjamin Disraeli, s’est fait le porte-parole. La pensée gaulliste sur la nation comme moyen de modérer le capitalisme grâce à la participation en est une petite cousine.  

+ à toute la pensée chrétienne sur l’économie capitaliste en développement, qui débouche, à partir de la fin du XIXè siècle sur la doctrine sociale de l’Eglise. 

+ à l’extraordinaire école autrichienne libertarienne, de Carl von Menger à Murray Rothbard, en passant par Hayek et von Mises. 

+ Adjoignons lui l’école ordo-libérale de Röpke, qui débouche sur la reconstruction économique de l’Allemagne après le nazisme. 

Voilà, bonne lecture ! 


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