Telle la course à l'échalotte ou le concours Lépine, l'approche de l'élection présidentielle suscite de nombreuses tentations, vocations, candidatures, dont certaines ne sont pas étrangères à la sphère libertarienne. C'est notamment le cas de David Lisnard. Voici ce que j'en pense...

David Lisnard, maire de Cannes et président de l’Association des maires de France (AMF), émerge non seulement comme un gestionnaire de terrain mais aussi comme un producteur d’idées dont le logiciel intellectuel semble emprunter des sentiers inhabituels pour la culture politique française, traditionnellement jacobine et étatiste. À travers son mouvement « Nouvelle Énergie » et son manifeste Ainsi va la France publié en 2025, David Lisnard dessine les contours d'une pensée qui, par bien des aspects, entre en résonance avec le libertarianisme, tout en s'en distanciant sur des piliers fondamentaux de la tradition républicaine.


Pour analyser la nature de ce positionnement, il convient de définir le libertarisme comme une doctrine préconisant un système politique, économique et social fondé sur le droit naturel à la liberté individuelle et la souveraineté de l'individu sur lui-même. Ce courant se divise principalement entre le minarchisme, qui limite l'État à ses fonctions régaliennes minimales (police, justice, défense), et l'anarcho-capitalisme, qui prône la suppression totale de l'État au profit d'un droit privé. David Lisnard, s'il récuse souvent les étiquettes simplistes, propose une vision qui questionne la légitimité de l'interventionnisme étatique dans presque tous les domaines de la vie civile, une posture qui nécessite une déconstruction minutieuse pour identifier ce qui relève de la convergence libérale radicale et ce qui appartient à une synthèse libérale-conservatrice proprement française.

Le socle minarchiste : la déconstruction du social-étatisme
La première dimension par laquelle David Lisnard s’apparente au courant libertarien, et plus spécifiquement au minarchisme, réside dans son diagnostic sans concession de l’État français actuel. Il emploie régulièrement le terme de « social-étatisme » pour décrire un modèle qu'il juge à bout de souffle, caractérisé par une hypertrophie de la dépense publique et une impuissance croissante des services de base. Cette critique n'est pas seulement budgétaire ; elle est philosophique. Elle rejoint l'idée libertarienne selon laquelle l'État, en s'étendant au-delà de ses missions naturelles, finit par étouffer la société civile et la responsabilité individuelle.
Le paradoxe de la dépense et de la pénurie
David Lisnard souligne un paradoxe structurel qu'il utilise comme levier pour justifier une réduction drastique du périmètre de l'État. La France détient le record mondial des dépenses publiques, oscillant entre 56 % et 58 % du produit intérieur brut (PIB), ainsi que celui des prélèvements obligatoires. Pourtant, ce niveau record de socialisation des richesses n'empêche pas, selon lui, une dégradation alarmante des fonctions essentielles : hôpitaux engorgés, justice lente, sécurité défaillante. Pour un libertarien, cette situation est la preuve empirique que le monopole étatique est intrinsèquement inefficace et que le "toujours plus d'État" conduit invariablement au gaspillage.
L’analyse de Lisnard sur la dette publique est également révélatrice d’un logiciel minarchiste. Il rappelle qu’en 2025, les intérêts de la dette représentent six à huit fois le budget de la justice ou celui de la défense. Cette « drogue de la dépense publique » conduit à une perte de souveraineté réelle, car la liberté d'action politique disparaît sous le poids de la charge financière. En proposant de revenir sous les 3 % de déficit par une réforme de structure plutôt que par des "rabais" comptables, il s'inscrit dans une logique de réduction du périmètre de l'action publique.
|
Indicateur budgétaire
(données citées par D. Lisnard) |
Valeur / Proportion |
Implication pour le
projet |
|
Dépenses publiques / PIB |
56 % - 58 % |
Record mondial, signe de
"social-étatisme" |
|
Intérêts de la dette vs
Justice |
6 à 8 fois le budget de la
justice |
Asphyxie des fonctions
régaliennes |
|
Taux de back-office
administratif en France |
34 % des postes |
Excès de bureaucratie (vs
24 % en Suède) |
|
Prélèvements obligatoires |
46 % du PIB |
"Assommoir"
fiscal freinant la prospérité |
La lutte contre l'obésité normative et administrative
Un autre point de convergence majeure avec le libertarisme est la dénonciation de l'inflation normative. Lisnard fustige une administration qui se regarde fonctionner et qui entrave l'initiative privée par une accumulation de règles contradictoires. Il cite souvent l'exemple de son combat de dix ans contre la bureaucratie d'État pour obtenir l'autorisation de réutiliser les eaux usées à Cannes, une aberration écologique et administrative à ses yeux.
Cette critique s'accompagne d'une proposition radicale : la suppression du principe de précaution de la Constitution française. Pour Lisnard, ce principe est devenu un « principe de l'inaction » ou de la « trouille », qui tue l'innovation et la prise de risque nécessaire à toute société libre. Dans une perspective libertarienne, la responsabilité individuelle doit primer sur la protection étatique a priori. En demandant le passage d'une culture de la règle à une culture de la responsabilité, Lisnard rejoint l'idée d'un ordre spontané où les individus gèrent les risques par le contrat et la responsabilité civile plutôt que par le décret administratif.
La sacralisation de l'individu-propriétaire : un logiciel rothbardien atténué?
Le libertarisme, sous l'influence de penseurs comme Murray Rothbard, repose sur l'axiome de non-agression et le droit de propriété absolue. David Lisnard n'adhère pas à la version radicale de l'anarcho-capitalisme, mais son insistance sur la propriété comme condition de la liberté est centrale. Il affirme que « tout manquement au respect de la propriété doit être sanctionné », liant intrinsèquement la liberté et la prospérité à la sécurité juridique des biens.

La réappropriation du fruit du travail
La proposition de Lisnard concernant le salaire net et le salaire brut est une application concrète de cette volonté de rendre à l'individu la propriété de ses revenus. Il propose de réduire massivement les cotisations sociales pour augmenter le salaire net, considérant que l'État et le système social prélèvent une part indue de la valeur créée par l'actif. Cette vision perçoit les charges sociales non pas comme une solidarité choisie, mais comme une ponction autoritaire qui déresponsabilise le travailleur.
Cette logique se prolonge dans sa défense d'un système de retraite par capitalisation. En souhaitant que chaque Français devienne « propriétaire de sa retraite », il s'attaque au modèle de la répartition, pilier du modèle social français, au profit d'un modèle où l'épargne individuelle est investie dans l'économie réelle. Pour les libertariens, le passage de la solidarité forcée à l'épargne choisie est un pas vers la fin de l'État-providence.
La mise en concurrence des monopoles sociaux
David Lisnard va plus loin que la simple baisse d'impôts en évoquant la « mise en concurrence de la sécurité sociale ». Bien qu'il parle de maintenir un filet de sécurité, l'introduction de la concurrence dans des domaines traditionnellement réservés au monopole public est une marque de fabrique libertarienne. L'idée est que l'individu doit avoir la liberté de choisir son assureur, son mode de protection, et que le marché est plus apte que l'administration à offrir des services de qualité au juste prix. Cette rupture avec le "monopole social" est l'un des aspects les plus radicaux de son programme, marquant une volonté de désengager l'État de la gestion directe de la vie des citoyens.
|
Pilier de Nouvelle
Énergie |
Correspondance
libertarienne |
Nuance Lisnardienne |
|
Propriété privée |
Valeur fondamentale et
absolue |
Insère la propriété dans
l'ordre républicain |
|
Capitalisation |
Fin du monopole de la
répartition |
Propose un mix
(capitalisation collective/obligatoire) |
|
Salaire net |
Baisse des cotisations
comme "libération" |
Garde une structure de
protection sociale réformée |
|
Dérégulation |
Suppression du principe de
précaution |
Vise l'efficacité plutôt
que l'absence de loi |
|
École |
Suppression de la carte
scolaire |
Poursuit une exigence
d'excellence républicaine |
La fracture décentralisatrice : pour une souveraineté des communes
Le rapport de David Lisnard à l'État central est teinté d'une méfiance que l'on retrouve chez les libertariens américains partisans des droits des États ou des communautés locales face au gouvernement fédéral. En tant que président de l'AMF, il se fait le héraut d'une « décentralisation radicale ».

