Comme le macronisme, le philippisme et le glucksmannisme sont des défaitismes

Comme le macronisme, le philippisme et le glucksmannisme sont des défaitismes

À Bormes, Macron dénonce le « défaitisme rampant » des Français. Mais le défaitisme français est une doctrine d'État : l'européisme — décliné en trois offres pour 2027.


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Par Eric Verhaeghe

À Bormes-les-Mimosas, Emmanuel Macron a dénoncé « l'esprit de défaitisme rampant » qui gagnerait les Français. Le mot est juste, le doigt mal dirigé : le défaitisme français n'est pas une humeur populaire, c'est une doctrine d'État. Elle a un nom — l'européisme — et elle se présente désormais sous trois emballages concurrents pour 2027.

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Il y a, dans les collines qui descendent de Bormes-les-Mimosas vers la rade où veille le fort de Brégançon, un souvenir que les présidents viennent saluer chaque mois d'août et qui, à le bien regarder, dit exactement le contraire de ce qu'on lui fait dire. Le 17 août dernier, pour sa dernière rentrée politique, Emmanuel Macron y a exhorté les Français à ne pas céder à « l'esprit de défaitisme rampant, au doute excessif, au manque de confiance en soi ». Or que commémore-t-on à Bormes ? Août 1944 : une France occupée, amputée, ruinée, dont l'armée avait été reconstituée en Afrique avec du matériel prêté, et qui débarqua tout de même — l'armée de de Lattre libéra Toulon et Marseille avec des semaines d'avance sur les plans alliés. Cette France-là n'avait, au sens où l'entend notre décennie, aucune « taille critique ». Elle ne s'était simplement pas posé la question.

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Le prédicateur du rapetissement

Car voilà le paradoxe que personne, dans les comptes rendus déférents de la cérémonie, n'a jugé bon de relever. L'homme qui dénonce le défaitisme des Français est celui qui leur explique depuis dix ans — de la Sorbonne de 2017 à la Sorbonne de 2024 — que la France n'a plus la taille pour exister. Que nos « vieux États-nations » ne pèsent plus face à la Chine et à l'Amérique. Que la souveraineté réelle est désormais « européenne », c'est-à-dire ailleurs. Que l'avenir de la France passe forcément par sa dilution dans un ensemble qui déciderait pour elle, faute de quoi elle « décrocherait », « sortirait de l'histoire », mourrait — puisqu'on nous a même appris que l'Europe était mortelle, ce qui suppose, je suppose, que la France l'était déjà.

Qu'est-ce que le défaitisme, sinon exactement cela ? Non pas le doute d'un peuple sur son gouvernement — ce doute-là est un signe de santé — mais la conviction installée au sommet que le pays, par lui-même, ne peut plus rien. Le président a passé une décennie à répéter aux Français qu'ils étaient trop petits, et il s'étonne, en fin de règne, de les trouver découragés. On ne guérit pas un peuple du doute en lui expliquant depuis dix ans qu'il a raison de douter.

Marc Bloch, retourné comme un gant

À Bormes, le président a cité Marc Bloch et L'Étrange Défaite. Il faut oser. Car ce livre, écrit dans la fournaise de 1940 par un historien qui allait mourir fusillé pour la France, n'est pas un réquisitoire contre le défaitisme du peuple : c'est un réquisitoire contre les élites. Contre l'état-major, contre la génération dirigeante, contre ces hommes installés qui avaient cessé de penser, cessé d'oser, cessé de croire que le pays valait qu'on inventât pour lui. Bloch n'accusait pas les Français d'avoir douté ; il accusait leurs chefs d'avoir démissionné de l'intérieur bien avant que le front ne cède. Citer Bloch pour sermonner le peuple, c'est retourner le gant — et espérer que personne n'a lu le livre.

Or la démission de l'intérieur, aujourd'hui, a un substrat idéologique parfaitement identifiable : l'européisme. Non pas l'amitié entre les nations d'Europe, non pas la coopération, non pas l'alliance — mais la doctrine selon laquelle la France n'a d'avenir que fondue, déléguée, dépassée. Cette doctrine n'est pas celle des Français, qui n'ont jamais été consultés sur elle sans la rejeter. Elle est celle de la caste — j'entends par là, comme je l'ai écrit ici même cet été, non pas une classe sociale ni un complot, mais cet ensemble hétéroclite que soude un même habitus : mêmes écoles, mêmes carrières réversibles entre le public et le privé, mêmes détachements à Bruxelles qui font les mêmes retours à Paris, même récompense sociale accordée à qui « pense européen » et même sourire navré devant qui pense français. L'européisme n'est pas une opinion dans la caste : c'est un signe d'appartenance. Faut dire que le doute n'y coûte rien — c'est la croyance en la France qui y coûte une carrière.

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Le syllogisme qu'il faut assumer

Posons donc l'hypothèse crûment, puisque personne ne veut la poser : si tout européisme — au sens strict que je viens de dire, la dilution érigée en nécessité — est un défaitisme français, alors la caste, dans son ensemble, est défaitiste. Le syllogisme paraît brutal ; il est surtout inhabituel, car on a pris soin, depuis quarante ans, de baptiser ce défaitisme-là de noms flatteurs : ouverture, modernité, lucidité, sens de l'histoire. Le défaitisme des autres est toujours rampant ; le sien s'appelle lucidité.

J'entends l'objection, et elle mérite mieux qu'un haussement d'épaules : la taille compterait, et un pays de soixante-huit millions d'habitants ne pèserait rien face à des continents. Mais la « taille critique » est un concept de cartel industriel, pas de nation. La Suisse, huit millions d'habitants au milieu de l'Union sans y être, négocie son sort depuis sept siècles. Singapour, la Corée, Israël existent sur la scène du monde à des tailles qui devraient, selon la doctrine, les avoir rayés de la carte. Et la France de 1944, dont la « taille » réelle était alors à peu près nulle, s'est assise à la table des vainqueurs parce que des hommes avaient refusé l'arithmétique. La taille critique d'une nation, à le bien regarder, n'a jamais été démographique : elle se mesure à ce que ses dirigeants croient encore possible. C'est une grandeur morale, donc une grandeur que l'on peut perdre sans perdre un seul habitant — et c'est précisément celle-là que la caste a perdue.

Deux défaitismes de rechange

Voici pourquoi il faut regarder avec attention les deux offres qui se présentent, pour 2027, comme des remèdes au macronisme finissant — et qui n'en sont que les variantes successorales.

Le glucksmannisme d'abord, puisque Raphaël Glucksmann s'est déclaré dimanche. C'est, des trois, le défaitisme le plus franc, presque le plus honnête : l'Europe fédérale y est assumée comme horizon, la France comme échelon transitoire — une province d'avant la puissance, en somme. On sait au moins à quoi l'on renonce. Le philippisme, lui, est plus subtil et donc plus cruel : Édouard Philippe ne rêve pas d'États-Unis d'Europe, il refuse simplement de rien remettre en cause — traités intangibles, cadres « indispensables », gestion sérieuse à périmètre constant. C'est le défaitisme du bon élève : on ne proclame pas que la France ne peut plus rien, on organise soigneusement le fait qu'elle n'essaiera pas. L'un vend la dilution comme un destin, l'autre comme un dossier bien tenu ; et tous deux se présentent en redresseurs, ce qui est la cruauté particulière de l'époque — car un peuple à qui l'on vend le renoncement sous l'étiquette du redressement finit, comme ces chevaux longtemps tenus à l'attache, par ne plus tirer sur une corde qu'on a pourtant détachée.

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Dernier mot

Je ne prête aucune noirceur d'âme à ces trois hommes ; je suppose même que chacun, à sa manière, croit sincèrement servir le pays. C'est bien le problème. Le défaitisme n'est pas une trahison, c'est une croyance — la croyance sédimentée d'un milieu entier, transmise avec les codes, les postes et les usages, et devenue si naturelle qu'elle ne se perçoit plus elle-même. Bloch le disait de l'état-major de 1940 : ces hommes n'étaient pas des lâches, ils étaient devenus incapables d'imaginer que l'on pût faire autrement.

Les Français, eux, n'ont pas besoin qu'on leur prêche la confiance depuis une tribune varoise. La confiance ne se décrète pas d'en haut ; elle se pratique d'en bas — dans l'entreprise qu'on crée, le métier qu'on transmet, la norme qu'on conteste, la dépendance dont on sort. Elle se pratique, en somme, partout où l'on cesse d'attendre de la caste ce qu'elle a cessé de croire possible. En août 1944, la confiance n'est pas venue des bureaux. Elle est venue de la mer.


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