Par Thibault de Varenne
L'Assemblée nationale examine depuis ce mardi 16 juin un projet de loi constitutionnelle « pour une Corse autonome au sein de la République ». Le texte, déposé fin avril et adopté en commission au début du mois, inscrirait dans la Constitution un statut particulier pour l'île, un pouvoir d'adaptation des lois, un article nouveau taillé pour elle seule.
On nous présente cela comme une modernisation, une reconnaissance, une page d'apaisement. Peut-être. Mais il faut regarder la chose de plus loin que l'île, et plus haut que l'actualité.
Car ce n'est pas un épisode. C'est une série.
Il y a un an, la Nouvelle-Calédonie. L'accord signé à Bougival en juillet 2025 a inventé une formule qu'aucun manuel ne connaissait : un « État de la Nouvelle-Calédonie » logé dans l'État français, assorti d'une nationalité calédonienne. On a négocié, on a cédé, on a appelé cela un compromis historique. Les indépendantistes l'ont aussitôt désavoué, et il a fallu rouvrir le dossier dès janvier. À Mayotte, c'est l'inverse, et c'est pire. Une île qui a choisi la France par trois fois, contre tous ses voisins, dévastée en décembre 2024 par un cyclone, attend toujours, sous les bâches, la reconstruction qu'on lui a promise — treize millions versés sur cent à la fin de l'année, m'a-t-on dit, pour un territoire détruit aux neuf dixièmes.
Trois terres, trois histoires, un même fil. Là où la République devrait tenir, elle négocie. Là où elle devrait protéger, elle promet. Là où elle a reçu un héritage, elle le gère comme un passif.
On objectera que l'autonomie n'est pas l'abandon, et que décentraliser n'est pas trahir. C'est juste. Un État fort peut déléguer sans se défaire ; il l'a fait souvent, et bien. La question n'est pas là. La question est de savoir qui décentralise, et pourquoi. Un État qui accorde par sagesse n'est pas un État qui lâche par fatigue. Le geste est le même ; l'âme est contraire. Et l'âme, ici, est lasse.
Le général de Gaulle avait de ces territoires une idée qui n'était ni comptable ni sentimentale. Il les tenait pour la preuve qu'une nation déborde son hexagone, qu'elle a contracté avec son histoire des dettes qu'on n'efface pas, et qu'un peuple qui se replie sur sa commodité cesse peu à peu d'être un grand peuple. La Corse n'est pas une province parmi d'autres : elle a donné à la France l'homme qui lui a donné son Code. La Nouvelle-Calédonie n'est pas un caillou : elle est de la peine, du sang, des accords scellés sur des tombes. Mayotte n'est pas une charge : elle est une fidélité, et l'on ne traite pas une fidélité par l'oubli.
Une nation ne meurt pas d'être vaincue. Elle meurt d'avoir cessé de croire qu'elle vaut la peine d'être défendue, et d'avoir appris à nommer ce renoncement autrement. Ce que nous appelons aujourd'hui apaisement, modernisation, statut particulier, porte parfois ces noms pour de bonnes raisons. Il porte parfois aussi le nom plus simple, et plus triste, du découragement érigé en doctrine.
Qu'on m'entende bien. Les Corses ont des griefs réels, une langue, une mémoire, une vie chère, une insularité qu'aucune circulaire parisienne n'a jamais comprise. Les Calédoniens et les Mahorais ont des attentes que la métropole a trop longtemps traitées par le mépris ou la distraction. Le tort n'est pas d'écouter les territoires. Le tort est de ne savoir leur répondre que d'une seule manière : en se retirant. Quand l'unique réponse d'un État à toute difficulté est de déléguer la difficulté, ce n'est plus une politique, c'est une abdication par tranches.
Il y a gouverner pour le bien commun, et il y a administrer pour avoir la paix. Le premier cherche la justice ; le second, la tranquillité. La Vᵉ République, telle qu'on la conduit, a contracté le goût de la seconde. Elle préfère un dossier clos à un dossier juste, une signature à une vision, l'apaisement de l'instant à la défense du temps long. On reconnaît une nation fatiguée à ceci qu'elle confond la fin de ses ennuis avec la solution de ses problèmes.
La Corse votera, le Parlement tranchera, et l'on aura raison de respecter ce que décideront les institutions et les électeurs. Mais on aurait tort de croire que le sujet se referme avec le texte. Un pays qui ne sait plus défendre que ce qui ne lui coûte rien finit par découvrir qu'il ne lui reste rien à défendre. Reste à savoir laquelle de nos terres sera la prochaine à nous l'apprendre.