Et si la question la plus subversive de l'époque n'était pas « qui ose dire la vérité ? » mais « où sont vos preuves ? » — y compris, surtout, posée d'un "dissident" à l'autre ? Nous publions aujourd'hui gratuitement un Guide de la liberté de la presse téléchargeable. Il tient en une discipline : on ne publie librement qu'à condition de pouvoir répondre de ce qu'on avance.
Un dernier pour la route.
— MrP-MrF - 💉mRNA #StandWithScience (@MrfMrp) June 11, 2026
Spoil : Peronne raconte n'importe quoi.
Raoult dit "donnes les preuves"
puis dit que Palomba et Peronne >>c'est leur job de raconter n'importe quoi<<
Fin de partie. pic.twitter.com/Yx2NOdYbwT
Il y a, dans la vie des idées hétérodoxes, un moment plus délicat que l'affrontement avec l'orthodoxie : celui où deux contestataires, longtemps rangés du même côté, en viennent à se demander l'un à l'autre la preuve de ce qu'ils affirment. La scène est presque toujours mal vécue. On attendait du compagnon de route la solidarité ; on reçoit l'exigence. On croyait l'adversaire dehors ; il est, soudain, dans la pièce. Et c'est précisément à ce moment-là, je crois, que se joue la santé d'une pensée libre.
Je ne tranche pas le fond du désaccord qui a pu opposer, sur tel ou tel point, deux figures que le grand public associe à la dissidence médicale des dernières années. Le fond ne m'appartient pas — il appartient à ceux qui ont les données en main et la compétence pour les lire. Ce qui m'intéresse, c'est le geste : demander des preuves. Car ce geste, qu'on accueille comme une trahison quand il vient d'un proche, est en réalité le seul qui distingue l'homme libre du propagandiste.
C'est aussi, exactement, l'objet du Guide que nous mettons aujourd'hui à disposition des blogueurs, des vidéastes, des éditeurs de newsletters — de tous ceux que le droit, qu'ils le sachent ou non, traite désormais en directeurs de la publication. Le droit français de la presse, depuis la loi du 29 juillet 1881, ne demande pas qu'on se taise. Il demande qu'on réponde. Il a forgé pour cela deux instruments d'une beauté presque oubliée : l'exception de vérité, qui relaxe celui qui prouve ce qu'il a dit ; et la bonne foi, qui protège celui qui disposait, au moment d'écrire, d'une base factuelle suffisante. Deux mots qui devraient être affichés au-dessus de chaque clavier : base factuelle.
John Stuart Mill l'avait vu mieux que personne. La liberté d'expression, dans De la liberté, n'est pas le droit de dire n'importe quoi sans conséquence ; c'est le droit de soumettre toute opinion — la sienne d'abord — à la contradiction publique. Une conviction qui n'a jamais affronté l'objection n'est pas une conviction, dit-il en substance : c'est un préjugé qu'on récite. La preuve n'est pas l'ennemie de la dissidence. Elle en est la condition de survie. Celui qui refuse de produire ses preuves au prétexte qu'il est dans le vrai a déjà commencé à ressembler à ce qu'il combat.
Car voilà ce qu'on voit, et voilà ce qu'on ne voit pas, pour parler comme Bastiat. Ce qu'on voit, c'est le courage de dire non — l'affrontement spectaculaire, le héros seul contre le conformisme. Ce qu'on ne voit pas, c'est le travail obscur qui devrait le précéder : la vérification, le recoupement, l'archivage des sources, la note de bas de page que personne ne lira. Le premier est gratifiant, viral, narcissiquement flatteur. Le second est lent, ingrat, invisible. Et pourtant c'est le second, seulement le second, qui sépare la pensée libre de l'humeur qu'on appelle aujourd'hui une opinion.

Ce malaise, à le bien regarder, est très français. Nous avons une longue habitude de remplacer la preuve par l'anathème. La Convention an II ne demandait pas aux suspects de prouver leur innocence ; elle les présumait coupables sur dénonciation. L'épuration de 1944 a réglé bien des comptes sans s'embarrasser de procédure. Et notre époque, plus douce, a gardé le réflexe en l'habillant de modernité : on ne guillotine plus, on disqualifie ; on ne juge plus, on étiquette. Complotiste, charlatan, officine : les mots changent, la dispense de preuve demeure. Le drame, c'est quand les dissidents eux-mêmes adoptent la méthode de leurs censeurs — quand ils répondent à l'exigence de preuve par le soupçon de trahison. Ils croient résister. Ils reconduisent.
Pendant ce temps, l'outillage qui décide de notre crédibilité s'est déplacé hors du droit. Des dispositifs privés de notation — j'y consacre un chapitre du Guide — attribuent aux sites des scores de fiabilité que lisent les annonceurs, les plateformes et, désormais, les intelligences artificielles qui résument le monde à notre place. Or leurs critères, étrangement, recoupent presque mot pour mot les exigences de la bonne foi de 1881 : vérifier, sourcer, distinguer le fait de l'opinion, corriger ses erreurs au grand jour. La preuve, qu'on avait reléguée au tribunal, revient par la porte de l'algorithme. Mieux vaut l'avoir apprivoisée avant qu'il ne nous l'impose.
Dernier mot. Une société libre n'est pas celle où chacun peut tout dire. C'est celle où chacun peut tout dire à condition d'en répondre — et où demander à un ami « quelles sont tes preuves ? » est tenu pour une marque d'estime, non pour une déloyauté. Le Guide que nous publions n'a pas d'autre ambition que de rendre cette discipline désirable : non pour brider la parole, mais pour lui donner le poids qui la rend irréfutable. Je suppose que beaucoup le liront comme un manuel de prudence. J'aimerais qu'ils y voient autre chose. Un homme qui peut prouver ce qu'il avance ne craint personne. C'est peut-être la seule liberté qu'aucun pouvoir ne sait confisquer.
